"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Point de vue

Iran et burqa

par Nadia Tazi

Ici, elles revendiquent hautement ce qu’on abomine ailleurs : elles sont quelques-unes, juste une minorité dans la minorité, à revêtir le voile intégral, un devenir-spectral qu’elles assument au titre de leur proximité avec Dieu : spectaculaires et aliènes dans leurs grands drappés noirs, elles sont les derniers freaks de l’islam de France, les effigies du wahhabisme mondialisé. A Téhéran, en revanche, on les a vu se risquer par milliers à affronter les bassidji, ces milices fascistes qui, on s’en souvient, vitriolaient les visages des femmes, et qui flagellent encore les récalcitrantes, les mal voilées, les jeunes, toutes celles qui, des décennies durant, n’ont eu de cesse de résister à l’ordre moral des mollahs.
Ici, elles se disent les victimes d’un laïcisme intolérant, perpétuellement discriminées par une société que, pour leur part, elles qualifient d’exhibitionniste, de matérialiste et d’immorale ; mais dont par ailleurs elles réclament leur part de liberté quand cela les sert, et sans s’acquitter ne serait-ce que d’une présence citoyenne. Elles se plaignent aussi d’être agressées par leurs coreligionnaires que leur zèle exaspère, qui dans l’ensemble rejettent cette posture, le grand théâtre de la burqa, et ne redoutent rien autant qu’une nouvelle dispute sur le voile. Elles prétendent, enfin, être rejetées par les autres, par toute personne qui, par leur retranchement total, se voit signifier un refus, la récusation affichée et revendiquée de la vie en société ; voire , par une telle négation du corps, un tel retrait dans l’ailleurs, la récusation de la vie tout court.
En Iran, aujourd’hui , elles sont prêtes à affronter Ahmadinejad, les clercs radicaux, et les turbans, jeunes et vieux, qui s’accordent pour réprimer, torturer et tuer et qui s’emploient à couper le pays du monde : fermer portes et fenêtres, ignorer la maturation de la société, son ouverture au global via les chaines satellitaires et internet. A l’encontre de cette politique d’enfermement qu’elles connaissent mieux que quiconque pour l’avoir subie durant des siècles, les Iraniennes, elles, se cherchent, réfléchissent, se racontent sur le web, où, sans corps et sous le voile de l’anonymat, elles s’évadent et se donnent à connaître : pour la première fois, on peut entendre leur voix.
Ici, elles se bornent à réclamer ce qu’elles tiennent pour un dû, et pour lequel, en héritières des droits, elles n’ont pas eu à se battre . Dans un même mouvement à la fois passif et revendicatif, elles s‘accrochent à un islam singulièrement appauvri : croyant s’affirmer, elles sont, elles peuvent être, les jouets d’enjeux (géo)politiques qui les dépassent . A Téhéran, elles sont revenues sur leurs erreurs de jeunesse (où le tchador se voulait un symbole identitaire contre la désidentification voulue par le shah), elles ont appris à formuler contradictions et enjeux, et se saisissent de tous les moyens que leur donne le régime (l’éducation surtout) pour subvertir les lois, transgresser au quotidien les limites, user des libertés du virtuel et des ambivalences du voile.
Ici, à la fois, elles se réclament de la modestie et de la pudeur et elles se montrent (quoi de plus visible que ces grandes ombres noires ?). Elles entendent faire valoir les droits de Dieu et elles divisent les hommes, participer de l’Oumma et ignorer que des musulmanes et des musulmans aujourd’hui s’élèvent, au risque de leur vie, contre l’islam noir et son repli fasciste. De l’Iran aujourd’hui chacun connaît l’histoire de Neda, celle dont le prénom signifie “voix” et qui a été froidement exécutée par les miliciens. Et chacun voudrait méditer ce crime, en silence ou solidairement, loin des frivoles et inconséquentes diatribes des petites intégristes de France : l’image terrible que chacun a vu, cette exposition à la mort d’une jeune fille d’Iran , elles, les grandes voilées de la République, ne peuvent l’ignorer, prétendre que cela se joue ailleurs, que cela ne les concerne pas, que ce ne sont pas comme elles des fidèles de Muhammad qui, aujourd’hui, se battent pour la liberté de tous et de toutes à Téhéran : elles ne peuvent pas, au terme de tant de débats et au vu des troubles et des souffrances endurées par leurs « sœurs » en Iran et dans le monde arabe, s’obstiner à méconnaître la duplicité du hijab.
Cela pourrait être une mauvaise fable sur la mondialisation illustrant les écarts dyschroniques de l’époque, la polysémie du voile, les convulsions de l’islam... n’était la gravité du moment. Il faut enfin admettre sans équivoque ni compromission qu’ultimement tout voile de la femme reste une aliénation et une arriération : trois décennies après avoir largement participé à la Révolution iranienne (mais on pourrait aussi invoquer l’Algérie) les femmes sont encore et toujours flouées, refoulées, réprimées ; que ce hijab n’est jamais que l’expression d’une dogmatique littéraliste, juridiste et décadente. Que rien, jamais, n’en fera un instrument de liberté ; qu’il s’agit au mieux d’une négociation très empirique des rapports de genre et indissociablement des rapports à la modernité-occidentalité ou si l’on veut , à ce stade, à la mondialité. A l’encontre de ces retranchements sectaires, l’islam (sunnite et chiite) a su donner ses lettres de noblesse à la mystique et au voile du divin, cultiver les jeux du caché et de l’apparent pour exprimer une intériorisation très fine du rapport à Dieu : on est loin des humeurs des porteuses de burqa en France. La prétendue proximité de Dieu que figurerait le hijab n’est jamais que l’effet de la triangulation perverse qui traverse l’islam dans toute société mondialisée.