"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Nous sommes tous des Iraniens

par Tewfik Allal

Le sort des Iraniens nous concerne tous, intensément. En ce moment, en Iran, se découvre, sous la figure de l’insurrection, une expérience de liberté politique de premier ordre. Comment ne soutiendrions-nous pas les voix s’opposant à celui qui a dit que « le peuple n’a pas fait la révolution pour introduire la démocratie » ?

L’Iran a parfois été un précurseur, un laboratoire, et un champ d’observation privilégié pour nombre de ceux qui militent pour la démocratie, les libertés, l’émergence d’un véritable Etat de droit dans les pays arabes. Déjà, avec Mohammed Mossadegh et son courant libéral, la nationalisation du pétrole précéda les décisions de Nasser de nationaliser le canal de Suez. L’Iran a produit la première révolution mettant l’islamisme politique au pouvoir, à la différence des Frères musulmans qui n’ont jamais détenu de pouvoir d’Etat. L’Iran nous a confrontés à un paradigme politique nouveau qui appelle réflexion et que l’on interroge encore : qu’est-ce qu’une révolution religieuse ? Qu’est-ce que ce populisme ? Quel lien entretient-il avec le fascisme ? Comment l’islamisme poltique opèrent-ils une fois au pouvoir ?

La gauche, les gauches, ont parfois sous-estimé l’islamisme politique, le pouvoir politique des religieux, en arguant de l’incompétence de ces derniers à gouverner. Par leur alliance avec les technocrates, qui trop souvent se rallient à l’islamisme, les tenants de la théocratie ont tenté de "moderniser" l’Iran. Si l’on met à part l’expérience soviétique, on est là encore confronté à un modèle de modernisation autre, à un schème opposé à celui imposé par Ataturk, qui est partout mis en avant. Le pouvoir islamiste a tenté de donner à la société iranienne les moyens de sortir du sous-développement (pensons notamment à la scolarisation massive des filles - tout en leur imposant le voile, la ségrégation) ; un puissant courant réformateur - y compris en son sein - s’est enclenché, que l’on voit ressurgir aujourd’hui.

L’un des clans du pouvoir islamiste, celui de Khatami, s’afficha à la pointe de ce courant, mais son action fut combattue, autant à l’intérieur, par la fraction ultrafondamentaliste, qu’à l’extérieur, par les néo-conservateurs américains, du fait de l’aveuglement de G.W. Bush. Ahmadinejad est la résultante de cette double pression. Maintenant qu’Obama ouvre le jeu, et que la société iranienne réclame les droits et les libertés, les mollahs se sentent menacés dans leur existence, comme le montre le discours de Khamenei, larmoyant et féroce. Et ils posent le problème de leur survie politique en termes d’ultra-nationalisme : par la voie du nucléaire. Or, s’il y a une région qui doit absolument être dénuclaréisée, c’est bien celle du Moyen-Orient.

La fraude électorale et le mensonge d’une fraction des mollahs sont les prémisses d’une guerre destructrice. Le « Vive la mort » et la fraternité virile des pasdarans ne doivent plus avoir cours ; les voiles sont presque tombés, et la communauté internationale a cessé d’être menaçante pour l’Iran : il faut soutenir tous ceux qui veulent sortir ce pays des cycles du deuil, de la violence martyrologique, et de la tentation manichéenne. Le mouvement a sa dynamique et son intelligence, inventant ses mots d’ordre, ses slogans, ses objectifs. Il ne nous appartient pas de les lui souffler du dehors, mais de nous en faire l’écho, et de favoriser l’union, qui est la marque de toutes les luttes populaires dignes de ce nom : pacifiques, raisonnées, déterminées.

Paris, le 24 juin (texte paru dans "Libération").