"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Interview de Karim Lahidji

par Karim Lahidji

Avocat, vivant en exil à Paris, président de la Ligue de défense des droits de l’homme en Iran (LDDHI), et vice-président de la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme (FIDH).
Interview donnée à "LIbération" (12 février 2010).

Qui détient réellement le pouvoir aujourd’hui en Iran ?

On ne sait pas précisément.

Est-ce c’est le Guide suprême Ali Khamenei tout seul ou avec un groupe de conseillers ?

Pour l’essentiel, ceux-ci sont des pasdaran [Gardiens de la Révolution] ou des hommes des services de renseignements des pasdaran. On connaît le chef de cabinet de Khamenei et le chef de ses services de renseignements, mais ce sont des agents d’application.

Le Guide consulte-t-il, et qui ?

C’est très difficile de définir qui domine le sommet de l’Etat. Regardez Ali Akbar Hachemi-Rafsandjani : par sa double fonction de chef du Conseil de discernement [chargé de régler les conflits entre les institutions] et de l’Assemblée des experts [clé de voûte du système, elle nomme, contrôle, voire destitue le Guide], il est le numéro 3 ou 4 du régime. Pourtant, à chaque fois qu’il parle, il est attaqué, coupé, censuré... Celui qui n’est pas dans la ligne du Guide se retrouve vite isolé, même s’il exerce des responsabilités au sein de l’Etat. Khamenei demande à tous une allégeance sans condition, sans réserve.

Quel pouvoir détient Ahmadinejad ?

Il a perdu à la fois sa légitimité au sein de la population et au sein d’une partie du régime ; ainsi, la tendance fondamentaliste qu’il incarne a des divergences avec la majorité du Parlement. Depuis son intronisation, il y a sept mois, il n’a pas fait grand-chose. Et sur le nucléaire, il multiplie les déclarations contradictoires. Ses jours ne sont peut-être pas comptés mais il est bien touché.

L’Iran est-il gouverné par un régime paramilitaire ?

Au Parlement, environ 75% des députés sont d’anciens pasdaran, dont le président de l’Assemblée, Ali Laridjani. Même proportion au gouvernement. Le seul pouvoir épargné était l’institution judiciaire mais son chef, Sadegh Laridjani, vient de nommer conseiller un officier des pasdaran... Chaque jour, leurs commandants adressent des avertissements non seulement aux leaders de l’opposition mais à l’ensemble de celle-ci. Tant que cette politique de fuite en avant est maintenue, les pasdaran gouverneront. Sans parler de leur rôle dominant dans l’économie. Nous avons donc un régime militaire ou militaro-théocratique, les mollahs ne contrôlant plus les rouages politiques. Au Parlement, leur nombre est en chute libre, au gouvernement, ils n’ont plus que le ministère des Renseignements. Dans l’ensemble, le clergé est plutôt contre Ahmadinejad. Mais les déclarations les plus violentes contre l’opposition viennent de religieux. Ce sont des haut-parleurs. Les décideurs sont ailleurs.

Pas de divergences au sein des forces de sécurité ?

Parmi les dirigeants, non. Mais parmi les responsables de deuxième ou troisième rangs, rien ne prouve leur sympathie pour Ahmadinejad. Même s’ils conservent leur allégeance au Guide, je ne crois pas qu’ils soient favorables à la répression. C’est le talon d’Achille du régime. Je ne les vois pas tirer sans cesse sur la population, même s’ils l’ont fait lors des manifestations de l’Achoura, le 27 décembre.