"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Le système politique iranien est anachronique

par Ahmad Salamatian

Interview d’Ahmad Salamatian ("les Yeux ouverts", 12 mai 2009)

Trois décennies après la révolution et l’instauration de la République islamique, quel pays est vraiment l’Iran ? Ahmad Salamatian, ancien secrétaire d’Etat aux affaires étrangères et député iranien (1), souligne la contradiction qui existe entre une forme de pouvoir devenue désuète et une population qui continue d’avancer.

30 ans après la révolution iranienne que reste-t-il des idéaux portés à l’époque ?

Les mots d’ordre les plus communs des grandes manifestations de la révolution iranienne de 1979 se résumaient à cette formule : « liberté, indépendance, république islamique ».
N’oublions pas que la révolution iranienne était une grande révolution de masse. A vrai dire c’était l’éruption de toute une population sur la scène de l’histoire. Mais les termes qu’employaient les révolutionnaires n’étaient pas définis. Après l’évènement de la révolution, c’est-à-dire la prise du pouvoir, c’est le rapport de force au sein de la société qui a donné le contenu à ces mots d’ordre. Malheureusement les forces qui se sont engagées alors n’ont pas porté ces idéaux comme on pouvait les entendre. Celui qui en a le plus souffert, selon moi, est le respect des libertés.
Quant à l’indépendance, le bilan est partagé. Ce mot, pour l’Iran qui avait souffert pendant deux siècles de la domination étrangère, sans être colonisé, a une résonance particulière. A partir de 1953 et le coup d’Etat contre le gouvernement nationaliste de Mohammed Mossadegh, le pays a vécu sous la coupe des Etats-Unis. Cette révolution a donc bien été un acte d’affranchissement de la tutelle de l’étranger. Toutefois, à l’époque, on voulait aussi parler d’indépendance économique. Mais l’Iran reste dépendant de ses revenus pétroliers. C’est un pays rentier. Aucune base véritable d’une économie indépendante n’est venue s’ajouter à cette rente.

Le troisième mot d’ordre de la révolution iranienne prônait l’instauration d’une République islamique. Celui-ci est devenu réalité...

L’Iran est aujourd’hui une puissance républicaine, car, d’après le texte, c’est le suffrage universel qui devrait diriger le pays. Mais, au gré des rapports de force, les religieux ont réussi à imposer leur tutelle à cette République. Le guide suprême et les instances qui tournent autour sont les vrais dirigeants. Le suffrage universel décide du président de la République, mais il est conditionné par une structure qui est devenue plus politique et militaire que religieuse. Trente années après la révolution, l’expérience d’un pouvoir islamique, c’est-à-dire la confusion totale de la religion et du pouvoir politique, a eu des effets tout à fait contraires à ceux que l’on souhaitait. A tel point qu’aujourd’hui, c’est le seul pays de la région qui se prépare pour la période que j’appellerai post-islamiste. Le système iranien va de plus en plus vers une séparation entre la sphère religieuse et la sphère du pouvoir étatique. Si, en 1979, une certaine classe politique a été en avance sur la société, aujourd’hui la forme politique imposée au pays est anachronique. Car la société avance et réussit à imposer son rythme de changement. Même à son carcan de pouvoir. L’expérience a montré que chaque fois que les Iraniens participent massivement dans les élections, le vote va dans le sens d’un approfondissement de la République et des libertés. Mais chaque fois qu’elle se retire de l’espace politique et électoral, le pouvoir parvient à imposer ses hommes, comme l’a prouvée l’arrivée d’Ahmadinejad à la tête de l’Iran.
On se demande aujourd’hui si la société est encore capable de maintenir cette mobilisation pour l’amélioration de ses conditions. Car l’environnement international de l’Iran compte énormément. La société n’est plus prête à se lancer dans une nouvelle aventure révolutionnaire. A chaque fois que la pression internationale se renforce, c’est la sécurité qui devient la priorité et le pouvoir en profite.
Dans ce contexte, comment Ahmadinejad a-t-il réussi à atteindre le pouvoir ? Il y a douze ans, les circonstances ont fait que les électeurs se sont portés sur Khatami, qui n’était pas le candidat de l’establishment. On a donc assisté à huit années de période de réforme dans les limites, malheureusement, du pouvoir du Président. Ahmadinejad a suivi. Pourquoi ? D’abord à cause des déceptions de la société devant une série de promesses malheureusement non tenues. Mais un autre problème beaucoup plus important l’explique.
Quand Khatami était encore au pouvoir, Bush a pris la place de Clinton à la tête des Etats-Unis. Et les évènements du 11 septembre n’ont pas tardé à frapper les Etats-Unis. Au lendemain de ces évènements tragiques, Khatami a été le premier chef d’Etat à condamner ces actes du 11 septembre, et à se solidariser des Américains. Les semaines qui ont suivi, l’administration de Khatami a énormément coopéré avec l’administration Bush en Afghanistan. Pourtant quelle a été la récompense des Américains ? Désigner l’Iran comme faisant partie intégrante de l’axe du mal. La société iranienne s’est émue et a commencé à se désintéresser du champ politique. La sécurité est alors devenue la valeur numéro un. Près de 40% de l’électorat iranien a tourné le dos aux urnes. Le taux de participation lors de la deuxième élection de Khatami était de 78%, contre 51% pour celle d’Ahmadinejad. De plus, il n’a été élu qu’au deuxième tour. Pour la première fois, un président n’était pas élu au premier tour. Aucun candidat réformateur n’était présent au deuxième tour. Il y avait en Iran un homme usé, Rafsandjani, et en face ce jeune Ahmadinejad avec un discours véhément, populiste à l’extrême. Ce qui arrangeait la tutelle et lui permettait de fermer la parenthèse des réformes.

Ahmadinejad n’a donc pas de réels pouvoirs pour gouverner ?

Mahmoud Ahmadinejad n’est « que » le président de la République. Ce n’est pas le premier personnage de l’Etat. Et dans le système de tutelle iranien, il n’arrive finalement qu’en deuxième position dans la hiérarchie des pouvoirs. Il ne détient aucun des pouvoirs régaliens de l’Etat, ni les forces armées, ni la justice, ni le contrôle de la radio et de la télévision. Ce président de la République est un chargé de gouvernement. Il exerce un peu le rôle d’un super ministre de l’Economie et des Finances, pas même toutes les attributions d’un Premier ministre. C’est pour cela, par exemple, que Khatami, un Président réformateur en prise avec les institutions de tutelle, n’a pas réussi à faire tout ce qu’il voulait.
Ce n’est pas Ahmadinejad qui décidera de la guerre ou de la paix, pas lui non plus qui décidera du développement du nucléaire. Mais c’est un phénomène politique. Car aussitôt que vous parlez de suffrage universel direct, vous rentrez dans le chaud de la politique. L’Iran en a fait une sorte de rituel. Tous les quatre ans, on se lance dans une aventure de recours au suffrage universel direct pour élire un Président.

(1) Il a occupé ses fonctions de 1979 à 1981, date à laquelle il a trouvé l’exil en France.