"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Islam, monde arabe, quelle humiliation ?

par Fethi Benslama
professeur de psychopatologie (université Paris-VII)

(le Monde, 28 novembre 2001)

Depuis les attentats du 11 septembre, un thème explicatif domine les esprits, celui d’un islam humilié qui répondrait par la terreur sacrificielle, en se vengeant des Etats-Unis d’Amérique, voire de ce qu’on appelle l’Occident, accusés d’être les auteurs de cette humiliation.

Ce motif est d’un maniement très dangereux ; il dresse, sous les dehors d’un acte de reconnaissance d’un tort, une série de pièges infernaux. D’abord, il infère que ceux qui ont planifié l’attentat expriment l’islam et les musulmans et qu’ils sont engagés dans une logique d’honneur et de dignité à recouvrir. Quel parfait alibi pour poursuivre dans la même voie, et quelle meilleure soudure avec le désespoir des masses ! Nous savons que l’humiliation par l’autre est un affect puissant qui déplace les masses et permet d’impulser les logiques sacrificielles les plus extrêmes pour recouvrer la dignité outragée. S’il est vrai que les masses, dans le monde arabe, endurent depuis des dizaines d’années une condition dégradante sur tous les plans, en réduire les ressorts à l’humiliation par l’Occident ou les Etats-Unis, c’est commettre une imposture intellectuelle quant aux mécanismes qui ont abouti à cette condition. La victimisation par les seules forces extérieures ne peut que détourner l’attention des causes internes et perpétuer la position passive qui caractérise la posture de l’humilié, en tant qu’il reste de tout son être rivé à sa propre débâcle sans échappée possible.

Depuis plus de vingt ans, l’actualité nous a fourni sur tous les fronts les signes d’un délabrement politique profond du monde arabe, qui a atteint ses structures anthropologiques fondamentales. Un processus funeste lié à la structure du pouvoir a nourri une pathologie dont l’énergie n’a pas fini de semer souffrance et désolation. On n’éclairera pas les causes de ce délabrement si l’on ne revient pas à l’évidence première de l’existence de toute communauté humaine : la destruction du politique engendre une cruauté qui ruine la dignité des hommes. En ce sens, le monde arabe est sujet de sa propre humiliation. La responsabilité principale en incombe incontestablement à ses gouvernants. Après une génération d’hommes politiques courageux qui ont mené leurs peuples à affronter les puissances coloniales, à arracher leur émancipation et à gagner le respect de tous, a succédé une clique de " mal venus " qui se caractérisent, à quelques exceptions près, par une combinaison de traits infâmes : ils sont souvent incultes, corrompus, tyranniques.

Que de méfaits, que de mystifications ils ont accumulés au sujet de leurs peuples ! Leur catalogue serait long à établir ; il est à la mesure du ressentiment et de la fureur qui s’étalent au grand jour. Et ce n’est pas parce que leurs exactions n’ont pas pris les formes visibles du camp et du génocide (c’est le cas pour certains) qu’elles ne sont pas dévastatrices. De quoi est faite cette dévastation ? De la banalité monstrueuse d’une machine de jouissance du pouvoir associant la famille archaïque, l’Etat répressif et l’appropriation des richesses entre les mains des mêmes.

La richesse du monde arabe est détenue par deux cents familles régnantes, y compris dans les pseudo-républiques. La principale d’entre elles, la plus paradigmatique de cet état, est la famille Saoud qui a assimilé tout un pays à ses campements. L’Arabie est le seul Etat au monde dont le nom porte cette appropriation familiale. Cette machine n’a pas cessé depuis trente ans d’exterminer contestation, opposition, créativité, par la prison et la torture, par les meurtres, par la corruption des élites et l’imposition des normes les plus féroces de la planète. Elle a maintenu et aggravé les formes archaïques de domination du mâle et de la répression sexuelle. La plupart de ses membres ont exclu les femmes de la vie politique et n’ont toléré leur présence publique qu’emballées dans des sacs ou munies de muselières. Si humiliation il y a, elle est donc essentiellement le fait de cette engeance.

Depuis quelques années, sentant que la trop grande patience de leurs peuples s’épuisait, ils ont trouvé le moyen, à travers des médias à leur dévotion, de détourner l’attention sur leur principal protecteur comme responsable du désespoir qu’ils ont semé. Le thème de l’humiliation par les Etats-Unis ou l’Occident leur permet d’échapper à leur responsabilité de première ligne. Il faut dire que ces puissances, sans la complicité desquelles ces régimes n’auraient pas survécu, n’ont épargné aucune occasion pour montrer le peu de cas qu’elles faisaient des intérêts des peuples que leurs protégées sont supposés représenter. La forfaiture, l’inconsistance et la soumission de ces derniers ont permis que se perpétuent les foyers d’injustice et les défaillances du droit international.

La croissante grossièreté de ces hommes, l’indécence de leur richesse étalée, la laideur de leurs manières qu’ils veulent faire passer pour un patrimoine culturel, tout cela a diffusé dans le monde une image détestable des Arabes. Si les Etats-Unis sont haïs pour leur puissance arrogante, la représentation des Arabes qu’ils ont propagée suscite le mépris par la disgrâce d’un mélange d’impotence niaise et de bouffonnerie ombrageuse. Bien évidemment, le racisme anti-arabe a trouvé matière à s’en renaître et à retarder la conscience dans le monde de l’injustice faite à ces peuples.

On ne soulignera jamais assez combien le pétrole a donné une capacité de perversion et de manipulation qui a fait naître des configurations historiques improbables. L’accaparement des richesses et l’assujettissement de l’Etat aux intérêts particuliers des familles et des clans rentiers les a propulsés, dans leur archaïsme même, en avant-garde de l’ultralibéralisme du marché mondialisé. Ils étaient archaïquement en avance par rapport au nouvel ordre économique mondial. C’est là que réside leur puissante alliance avec le camp néo-libéral américain. D’autre part, on ne comprend pas pourquoi la modernité du monde arabe s’avère si catastrophique, alors que, à la différence d’autres régions de la planète, il existe avec l’Europe un fonds culturel si important que nombre de penseurs incluent le monde arabo-islamique dans l’aire occidentale.

Si nous savons que les civilisations sont mortelles, dit-on assez qu’elles sont sujettes a des narcoses qui peuvent être fatales, mais aussi donner lieu à des réveils où se ressource le vouloir-vivre ? Après une longue période de léthargie, le monde arabe va connaître à partir de la première moitié du XIXe une période d’éveil et de désir de modernité, qui deviendra un mouvement où les forces de progrès vont dominer idéologiquement la société, jusqu’à l’émancipation du colonialisme. Mais, au cours des années 1960, les familles rentières du pétrole ont compris que cet éveil prenait la forme d’une renaissance dangereuse pour leur existence ; aussi ont-elles fomenté un dessein, qui visait à lui donner un coup d’arrêt.

Profitant de la guerre froide, des contradictions du processus de transformation, des erreurs stratégiques des progressistes, les familles financeront l’émergence des mouvements islamistes radicaux pour détruire les forces de liberté, suspendre l’interprétation des textes anciens et diffuser leurs propres valeurs. Elles réussiront au-delà de leurs prévisions. La gauche détruite, la revendication politique n’a plus d’autre possibilité que de passer par la formation la plus armée émotionnellement, l’idéologie religieuse mâtinée de nostalgie de l’âge d’or. Elle convertira l’exclusion des masses en un puissant ressentiment contre la modernité. Fabriquer du mensonge avec de l’argent et du sacré, voici la prouesse idéologique des familles rentières, à la tête desquelles on trouve le pouvoir saoudien. Issus d’une faction qui prône un puritanisme rigoriste (le wahhâbisme), qui répudie l’islam des lumières, elle diffusera à travers les mouvements islamistes une conception littérale de la religion, hantée par un Dieu vengeur qui demande toujours plus de renoncement, lequel renoncement, comme nous le savons depuis Freud, ne peut engendrer que davantage de revendications pulsionnelles, de répression et d’étanchement sacrificiel en boucle.

Voici encore une configuration improbable à laquelle l’histoire donne jour : l’une des branches ultraminoritaires de l’islam, quasiment une secte, parvient, par les moyens que lui donne la richesse du pétrole et avec le soutien de son protecteur américain, à transformer l’anomalie en une idéologie dominante. L’invention des talibans était inscrite dans la logique de ce processus, que l’Arabie saoudite a commandé de bout en bout. Quand finira-t-on d’invoquer l’essence des peuples pour expliquer leurs malheurs, quand cessera-t-on l’acquiescement à une condition qui n’a pas fini d’engendrer le pire ?