"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Racisme et antisémitisme

par Michèle Sinapi

C’est un long débat, chargé d’implications lourdes, que de se demander s’il y a lieu de considérer l’antisémitisme comme une forme de racisme parmi toutes les formes de racismes : discrimination, persécution, massacre, marquage du signe infériorisant - ou infamant - d’une différence dite de religion, ou de « race », ou de « degré de civilisation ». Un certain nombre de remarques ont été faites, à partir d’apparences dissemblables : d’un côté, une certaine diversité des racismes, contextualisable dans sa relation avec les impérialismes et les colonialismes, de l’autre, une insistance de l’antisémitisme à travers les temps et les espaces, des répétitions et résurgences. Les tentatives pour expliquer les variantes historiques de l’antisémitisme - elles existent - mobilisent avec efficacité les grands schémas conceptuels à notre disposition, renvoyant aux facteurs économiques, à l’histoire de la constitution des États, et à celle des nationalismes, voire à l’histoire des Églises en Europe essentiellement. Mais ces explications laissent une certaine insatisfaction en ce qui concerne la pérennité du phénomène. Certains en sont presque venus à invoquer quelques grands archétypes imaginaires de l’humanité - ou bien une circulation du « signifiant juif », appelé à des usages renversants.

On conviendra en tous cas qu’on ne peut se livrer à diverses comparaisons quantitatives et surenchères, et chercher une différence, ou une prééminence dans le décompte des victimes. Certains massacres du XXe siècle ont pu être comptés, alors que nul ne pouvait, ni ne songeait à le faire aux siècles précédents -pas plus qu’ on ne le fait pour un monde non-« occidental », l’Afrique par exemple : faut-il penser que la seule et dernière différence est que toutes les vies humaines n’ont pas même valeur, car, comme on sait, « les blancs sont comptés » ?

Que disent les discours racistes ? Qu’i l y a les « civilisés » et les autres - que les autres, selon la façon particulière dont ils font tâche dans le monde harmonieux des dits civilisés, sont traités comme des sous-hommes, ou des à peine hommes, des sortes d’animaux, à utiliser pour la satisfaction des besoins, ou la jouissance sexuelle des maîtres - esclaves machines, matériel à disposition. On a, suivant les siècles, et les régimes politiques, produit un certain nombre de discours propres à donner légitimité à ces usages : il est revenu au XIXe siècle, puis au XXe, d’avoir élaboré une fantasmatique biologisante.

Peut-on dire que l’antisémitisme répond aux mêmes schèmes ?

Le « juif » a-t-il été, est-il cet être utilisable, cette marchandise-outil ? Les termes de « sous-homme », « non-homme » peuvent entrer dans plusieurs chaînes signifiantes ; ils ont été employés, dans les discours antisémites, comme désignations explicites. On a pu voir que « le juif » est celui qui est radicalement étranger, mais sur le mode du unheimlich ; le discours antisémite fait de lui celui qui ne regarde pas en face, qui ne peut être assigné à aucune nature, à aucune essence, sinon à celle d’une irréductible et insaisissable labilité : il est frappé de la particule négative, « non homme », il est l’ennemi parmi nous, le plus étranger et le plus destructeur parce qu’« ennemi de l’intérieur ». C’est pourquoi le discours antisémite dit que « les juifs sont partout », qu’ils « ont tout » - totale ubiquité. D’où la tâche comptable infinie (harassante ! voir les journaux intimes des nazis !) de les exterminer tous, jusqu’au dernier. On reconnaît là le discours antisémite, sous la forme achevée qu’il a prise au XXe siècle, c’est-à-dire le discours nazi.

Mais la question, en se déplaçant, ressurgit : parmi toutes les violences d’Etat, peut-on donner une spécificité au nazisme, en défaisant la catégorie globalisante du totalitarisme, et au nom de quoi ?

On n’entrera pas dans la discussion sur les différents types d’État. On peut certes arguer que le stalinisme a fait plus de morts, que le nazisme n’a pas tué que les juifs, qu’il a commencé par tuer les « malades mentaux » - dont il a suspendu l’élimination devant les protestations véhémentes, et efficaces, des Églises, qu’il a également exterminé les tziganes ; on peut avancer que la « solution finale » n’était pas préfigurée - du moins techniquement - dans le programme du parti nazi.

Que signifie de vouloir maintenir aujourd’hui une distinction entre racisme et antisémitisme ?

Plusieurs raisons font qu’on peut affirmer une spécificité du nazisme parmi les formes extrêmes de violences d’Etat : ce sont ces mêmes raisons qui justifient le maintien d’une distinction entre racisme et antisémitisme :

1) On ne peut oublier que, dans l’antisémitisme, il est fait référence à la préexistence historique du premier monothéisme - référence maniée différemment par le christianisme et l’Islam, qui la construisent comme secondarité. L’antisémitisme a affaire à ce traitement de la secondarité, et par conséquent à l’origine : à la façon dont les systèmes culturels, et politiques, organisent le tripôt des passions, en rapport avec le « tourment de l’origine » [1]. C’est ce qui a fait l’objet de la réflexion de Freud dans Moïse et le monothéisme (voir le commentaire d’E. Saïd [2])

Dans les racismes, ces mêmes systèmes n’affrontent pas directement cette question : elle n’est pas absente mais ils l’affrontent par le biais de rapports de force factuels, marqués par une rivalité, une haine en miroir.

2) On peut reconnaître que les nazis ont inventé un traitement de la question politique, qu’ils ont été plus loin, encore une fois non en termes quantitatifs, mais dans l’invention d’un dispositif : dans la volonté de détruire l’écart entre le mot et la chose, dans la volonté absolue de réduire l’homme - l’ensemble de l’humanité, non une partie - à de la viande, au « sang », par une « conception bouchère de la filiation » [3]. L’extermination des juifs, comme « vermine infectant le sang », devait servir de garantie pour la production d’un matériel humain pur, « assaini » qui, lui, pourrait être utilisé.

3) Peut-on dire que toutes les autres exterminations comptent pour peu de choses au regard de cette radicalité ? Non, au contraire, car c’est précisément parce que le nazisme a modifié la donne, et marqué de son sceau tous les évènements historiques du XXe siècle, qu’on peut en saisir la marque - modifiée, complétée, approfondie - dans les différents génocides et massacres qui ont suivi (ce qui n’empêche pas de trouver aussi quelques précursions) : cette « permanence de l’horreur... », « c’est une question de copie », répond Jean-Luc Godard à Youssef Ishaghpour [4], « il fallait démocratiser l’horreur aussi » - ce qui ne veut pas dire la banaliser.

Certes, nous ne sommes, comme le dit Freud, que « des hypocrites de la civilisation » : l’homme civilisé « vit au-dessus de ses moyens ». Mais l’antisémitisme, sous sa forme nazie, est ce qui permet de distinguer, parmi les formes de barbarie, un tour particulier, car il est ce qui ajoute quelque chose de plus : la perversion de la loi, ou un discours appelant au meurtre sans délai, discours tenu à la place même du discours d’État - c’est-à-dire l’installation de la déraison (le terme est rappelé dans un article du Monde du 16-17 mai2004), de l’impératif du meurtre, par l’autorité même qui, d’une manière imparfaite certes, avait en charge certains idéaux de rationalité.

C’est cela qu’on entend spécifier par antisémitisme : son apparition, quelles que soient les circonstances, annonce toujours le trait propre d’un discours de facture nazie, alors même que les formes, les symboles utilisés, les présentations, les victimes même (pensons au Rwanda) peuvent changer, car « la copie » ne peut se saisir toujours immédiatement, et la violence extrême n’implique pas nécessairement ce trait spécifique. On parle de cette radicalité qui, au sein même des recours que nous pourrions avoir contre les renversements des lois et contre la violence, détruit le sens même du politique.

C’est pourquoi l’antisémitisme ne peut être opposé au racisme : il en indique encore aujourd’hui la visée extrême - visée qu’il convient de ne pas occulter ni dénier, en faisant jouer l’un contre l’autre, en fonction de la situation actuelle entre Palestine et Israel.

[1] expression de Fethi Benslama

[2] dans Freud et le monde extra-européen

[3] expression par laquelle Pierre Legendre caractérise le nazisme, qu’il définit aussi comme « parricide d’État ».

[4] dans Archéologie du cinéma et mémoire du siècle, Farrago, 2000.