"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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26 mai 2004

présents : Sanhadja Akrouf, Nadia El Fani, Chahla Chafiq, Fatima Lalem, Nadia Tazi, Michèle Sinapi, Tewfik Allal, Brigitte Allal, Nadia Chaabane, Taos Ait Si Slimane, Nassera Si Mohamed

1) Pour la rencontre-assemblée du 25 juin à la mairie du XXe
-  Rendez-vous avec le maire le 9 juin (Tewfik, Chahla, Nabile).
-  Il faut rédiger un texte expliquant le projet de rencontre et une invitation, que la mairie se chargera de tirer et d’envoyer à un certain nombre d’élus de l’arrondissement (il n’y aura pas les noms des intervenants sur l’invitation).
-  Il faut aussi donner par écrit à la mairie la liste du matériel dont nous avons besoin (micros, matériel d’enregistrement, etc.). Eventualité : la mairie pourrait, si on lui donne les textes à temps (une semaine avant), faire un petit recueil des textes ou extraits de textes, choisis pour leur pluralité et leur singularité, de « Pourquoi j’ai signé », à distribuer le jour de la rencontre, et qui pourrait faire l’objet, par la suite, d’une publication.

2) Moyens financiers. Tewfik soulève la question « argent » (tracts, téléphone, timbres, etc.) et propose que chaque participant à la rencontre verse 10 euros à l’entrée de la salle (5 pour les étudiants et les chômeurs) Opposition de Nadia E., qui pense que « tout le monde ne peut pas donner cela » : chacun donne évidemment en fonction de ses moyens, mais le principe d’une participation financière semble acquis.

3) Activités
-  Rencontre avec le cercle Gaston-Crémieux. Parution du Manifeste dans leur revue (« Diasporiques »), et projet d’intervention à leur réunion de septembre.
-  Rencontre avec Derri Berkani, cinéaste d’origine kabyle, qui a fait un film de 26 minutes sur les activités de la Mosquée de Paris pendant la guerre, qui a caché et fait passer en zone sud des enfants juifs (film qu’un certain nombre d’entre nous ont vu), et un autre film, que nous avons l’intention de voir, sur un réseau FTP kabyle pendant la guerre basé rue Mouffetard et rues Maître-Albert, de Bièvre. L’histoire personnelle de M. Berkani est passionnante, et nous organiserons sûrement une projection de ses films, un débat, et plus généralement un travail sur la mémoire immigrée. Projet d’entretien avec lui sur son livre : « Ne le montre à personne » (L’Harmattan), qui sera édité sur notre site .
-  Contact avec Albert Memmi, qui vient de publier « Portrait du décolonisé » (rencontre avec lui prévue le 15 juin, à partir de 18 heures).

4)Le site
-  Mettre le communiqué de presse fait à l’occasion de la manifestation contre l’antisémitisme du 16 mai.dernier.
-  Parler du livre « Histoire de l’autre » (de Liana Levi, édition du même nom).
-  Mettre l’article de Michèle sur racisme/antisémitisme.
-  Taos propose de faire un lundi matin, à la Cité des Sciences, une formation à SPIP (pour ceux qui le désirent).
-  Proposition de mettre l’appel à la manifestation de « Agir contre la guerre », le 5 juin. Le piège de l’actualité est encore une fois menaçant. Chahla dit son désaccord et demande que l’on sépare le politique et la politique : notre Manifeste n’est pas le lieu de la politique mais du politique, et on ne met pas d’appel à la manifestation : cela semble emporter l’adhésion générale.

Bilan de la manifestation du 16 mai 2004

A la suite de quelques divergences entre nous durant la manifestation, d’un échange verbal agressif entre Alain Finkielkraut et Nadia E., et de mots d’ordre criés brusquement par certains en milieu de manif (« A bas tous les racismes », mot d’ordre de la manifestation de fin de cortège), sur lesquels nous n’avions pris aucune décision à la réunion précédente, et qui contredisaient pour d’autres la position que nous avions voulu prendre (ni dans le cortège de début, ni dans le cortège de fin, soucieux que nous étions, comme le dit notre communiqué distribué lors de la manifestation et sur equel il y avait eu un accord, de lutter à la fois « contre l’antisémitisme et toutes les formes de racisme, mais aussi contre l’islamisme politique, quelles que soient ses présentations »), une explication a lieu, qui permet de clarifier les choses, et de nous apercevoir que nous sommes d’accord sur les objectifs du Manifeste :

San : les objectifs pour moi sont de m’adresser à des gens de ma « communauté », à des jeunes qui tiennent des propos antisémites, misogynes et homophobes, et je voudrais qu’il y ait des Maghrébins qui revendiquent cette culture musulmane et ne soient pas misogynes, antisémites ou homophobes.

Nadia C. : le Manifeste n’est pas une plate-forme d’action, mais une réflexion collective autour d’un malaise. Cette réflexion consiste à aller gratter là où ça fait mal et non là où ça conforte et rassure. Le Manifeste consiste à prendre les choses en main, et non à suivre les uns et les autres, qui sont tous responsables des échecs que nous connaissons. C’est pourquoi le mieux était de ne pas participer à cette manifestation, ou simplement d’avoir une table sur le parcours

Tewfik : Nous avions trois solutions : 1) être d’un côté ou de l’autre ; 2) ne pas y être du tout ; 3) être au milieu (cf. plus haut), et trouver notre espace. C’est comme pour la manifestation du 6 mars : la scène politique et les contradictions à l’oeuvre sont les mêmes ; le « tourniquet » est là, de la même façon. On est intrumentalisé des deux côtés. Il faudrait un troisième terme. Il est difficile de passer de la politique au politique. Nous avons finalement dit qu’on prendrait une position médiane sans reprendre les mots d’ordre des autres. Pour nous, l’essentiel c’est d’occuper un lieu contre l’antisémitisme, d’où qu’il vienne. Du côté du racisme, il reste une analyse, une mise à jour à faire, qui ne sont pas faites par les organisations traditionnelles. Il y a quinze ou vingt ans, ces deux combats s’articulaient ; aujourd’hui, ils semblent s’opposer : pourquoi ?

Michèle : il me semble délicat d’être sur une position médiane et d’intervenir avec le mot d’ordre du MRAP (« A bas tous les racismes »).

Brigitte : Je tiens d’abord à dire que je suis entièrement d’accord avec les objectifs tels que les ont présentés San et Nadia C. Maintenant, on s’est placés au milieu parce qu’on ne se reconnaissait ni chez les uns ni chez les autres. (Elle lit une mise au point qu’elle et Tewfik ont rédigée, et qui est sur le site : « mise au point »)

Chahla : On a décidé, ensemble, d’occuper une position intermédiaire ; il faut s’y tenir, quitte à en discuter après. Il ne fallait pas crier avec le MRAP pour ne pas créer de malentendu. Quand on arrive à un consensus, on s’y tient. On personnalise trop les choses : « Je pars, je viens, etc. » Restons sur le débat de fond. Il faudrait que toute la société française s’empare de nos questions, ces questions se placent au-delà des communautés. Il faut que le Manifeste ait cette diversité et qu’il soit un lieu d’exercice démocratique. Ma position personnelle, c’est de marcher contre l’antisémitisme ; cela ne m’empêche pas d’agir par ailleurs, de marcher contre autre chose, contre le racisme. C’’est un message qu’on envoie à la jeunesse. Cela dit, la position du milieu ne marche pas vraiment ; il faut trouver d’autres pratiques : je n’ai pas de recettes, ça se discute On peut faire un débat sur le racisme, nous réunir un soir autour de ce thème.

Taos : Il faut travailler chacun des termes, faire du Manifeste un lieu de ressources intellectuelles. La position médiane est difficile mais intéressante, ce n’est pas « ni ni », c’est autre chose. Cela dit, il faut entendre ce qu’elles disent, il y a un vrai problème : on ne parle pas du racisme antimusulman.

San : C’est difficile sur le terrain de SOS racisme, on les connaît. Je suis à 80 % pour le Manifeste, mais on ne parle pas du racisme antiarabe.

Il apparaît peu à peu, dans la discussion, que le problème est plus celui des réactions des gens proches, qui refusent de signer le Manifeste et exercent une grande pression sur ceux qui ont signé, que celui des signataires. La question se déplace donc sur les raisons qui font que les gens proches de nos idées ne signent pas :

San : Il y a un malaise chez les militants : on ne parle pas assez des violences antiracistes au quotidien... Comment les amener à signer ? Il manque deux phrases dans le Manifeste, d’où l’impresssion de réalité déséquilibrée. Les « éradicatrices » disent : à Alger, on signerait les yeux fermés, pas ici.

Brigitte : Il est dit dans le Manifeste que les jeunes ne savent plus ce que veut dire laïcité, à cause des discriminations qui les frappent.

San : Dans la manifestation, j’aurais manifesté avec le MRAP.

Fatima : Décider de signer le Manifeste est un premier pas ; aller au-delà est une gageure. Il faut continuer à se retrouver pour continuer la réflexion, en évitant d’entrer dans des considérations d’ordre stratégique ; il est difficile de savoir quel sens a, pour un Manifeste, le rapport majorité/minorité. On est au début, et bien loin d’un positionnement autre : comment on se situe par rapport à nos propres stigmates, au passionnel... On a besoin de poursuivre la discussion, mais il faut mettre de la distance par rapport à la visibilité politique, privilégier la réflexion. On n’a pas les mêmes lectures du Manifeste.

Nadia T. : ça patine, on est rabattu sur nos anciens positionnements. ÊEtre d’accord à 80 %, c’est beaucoup ; c’est très difficile de frayer une nouvelle voie, ce n’est pas fait : il n’y a pas de théoriciens du monde musulman, rien sur le féminisme, la question iranienne est très absente dans le monde musulman ; on ne peut pas rester collé aux événements.

Tewfik : Il y a, parmi les signataires du Manifeste, des gens du MRAP,de la LDH, du CRIF, d’« Une voie juive », de « La Paix Maintenant »... : il y a quelque chose qui bouge, des contradictions à l’œuvre, alors que pendant longtemps notre point de vue ne passait pas. Les organisations liées à l’immigration, la gauche radicale, n’ont pas dit un mot sur l’islamisme politique, et sur sa pensée fascisante. Une majorité de gens issue de l’immigration s’est retrouvée sans parole dans les deux dernières années : on était redevenus des « Français musulmans », comme avant ; on s’est retrouvés dépossédés. Dans les organisations de gauche, il y a eu des négligences, voire des lâchetés, un black-out sur l’islamisme politique... Et une grand hésitation sur le voile : une génération de militants flanchait ; il fallait sortir du discours populiste, qui demandait des carrés de cimetière, des mosquées laïques, qui parle d’« islamophobie » !. Le danger islamiste est sous-estimé. Pour cette génération, la question des libertés, de la démocratie, a été masquée par d’autres questions (réforme agraire, construction de l’Etat, du socialisme,.etc., eux-mêmes servant de masque au reflux identitaire à l’œuvre au lendemain des indépendances). Mais la question des libertés est devenue à l’ordre du jour, maintenant, ici et dans nos pays d’origine.

Nadia C. : On a eu une responsabilité, celle de reléguer le religieux aux religieux, ce dont les islamistes se sont emparés. On ne se sentait pas concerné. La réflexion est venue tardivement, vers 1990. L’ATF est la seule association qui a été favorable à la loi, et pourtant elle a massivement refusé de signer le Manifeste, la pression extérieure était trop forte, ils ne se retrouvaient pas dans le texte. En fait, l’action politique au quotidien ne peut que tuer cette initiative, et il faut éviter la construction d’un groupe, qui réduira l’espace du Manifeste. Les tiraillements sont trop grands, on touche plutôt des intellectuels, les militants ne s’y retrouvent pas, ils ont besoin de faire des allers et retours. Si on se précipite, on va cloisonner et fermer. Par exemple, il y a des gens que je connais qui ne signent pas, parce qu’il n’est pas fait mention dans le texte du droit au retour des Palestiniens.

Taos : Pour moi, il y a un mot de trop : « Musulman ». Il faut plus de textes sur l’amour, sur la sexualité.

Chahla : C’est un texte qui ne peut pas mobiliser les masses, il faut en finir avec cette illusion « des masses » qui viendraient autour du Manifeste. Les raisons pour lesquelles les gens ne signent pas sont les mêmes que celles qui ont fait le lit de l’islam politique. C’est un texte écrit contre l’islam politique, pour une laïcité vivante, et il faudrait que les gens qui sont ici soient conscients de l’objectif propre du texte. : au cœur de l’islam politique, il y a les trois thèmes (misogynie, homophobie et antisémitisme..), il faut revenir à ça, c’est un texte sur l’islam politique, ce n’est pas un texte sur la situation française, sur les racismes... Ne faisons pas d’angélisme ; d’autres peuvent faire d’autres textes, ils sont libres de le faire, etc. Il faut être conscient de l’objectif propre du texte : sa visibilité est là. Et pas tout dans tout, ni le « ni, ni », ce qui a mené le monde musulman dans une impasse. Il faut désacraliser cette histoire de terrain, chacun a son terrain, et les associations ont leurs fantasmes sur le terrain, elles n’ont pas, je le sais pour travailler avec elles, un terrain si vaste. On est et on restera une minorité, et il faut prendre des distances par rapport au terrain. Les uns ne signent pas parce que le « droit au retour » n’est pas mentionné, les Iraniens ne signent pas parce qu’il y a le mot « musulman »... C’est le manifeste des individualités. Mais si on passe notre temps à revenir sur nos propres contradictions, on n’en sortira jamais. Je signe le texte en tant que « je », je ne suis pas dans la peur des copines qui ne viennent pas avec moi. Et cela n’empêche pas que le Manifeste ait son rôle.

San : Tout à fait d’accord ; les associations ne sont pas si massives que ça. Mon problème, c’est ceux qui sont proches et qui ne signent pas, ceux qui sont d’accord avec nous. Je ne parlais pas des masses, je voulais apporter une idée nouvelle dans cette « communauté », mais les plus proches de moi refusent de signer. Moi quand j’écoute le Coran, je vibre, et je voudrais que cette communauté soit ouverte.

Nadia T. : Les allers et retours sont intenables, et nous empêchent de travailler.

Chahla : il faut faire un débat sur « culture musulmane » : n’en faisons pas un enjeu mais une problématique, invitons des gens de l’extérieur.

Nadia T. : il faut que les gens aient confiance

Tewfik : Il y a une lame de fond considérable de l’islamisme politique, et nous avons vingt ans de retard, nous ne sommes pas, pour l’instant, armés pour lutter contre eux. Il faut y travailler. Les allers et retours sont constants, il y a plein de gens qui signent le matin et retirent leur signature le soir. Tant pis.

Nadia C. : Ce qui est terrible, c’est le mode de pensée collectif, les gens qui fonctionnent en groupe, qui ne parviennent pas à dire « je ».

Nadia T. : C’est simplement un manque de courage.

Chahla : Ne pas avoir le courage d’être soi.

Nadia T. : Moi j’ai envie de les bousculer, de leur dire d’arrêter de regarder leur nombril.

Nadia C. : Mais ils ne regardent pas leur nombril, justement, ils ne vivent pas.

Taos : Ils ne sont pas nombriliques, nous sommes des atelles, ils ont peur de se regarder. Il faut accepter qu’il y ait des rythmes différents.

Chahla : Il faudrait travailler autour de thèmes : par exemple, étudier la dimension fasciste de l’islamisme.

La discussion qui s’est prolongée a empêché que nous puissions parler du livre de Chahla, qui était à l’ordre du jour. Décision est prise de ne plus nous laisser détourner des travaux que nous avons envie de faire, de remettre la discussion sur le livre de Chahla le vendredi 11, 19 heures 30, à la prochaine réunion.