"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

Accueil du site - Imprimer

Musulmans athées ? Simplement agnostiques !

par Khédidja Bourcart
Maire adjoint à la ville de Paris

par Khédidja Bourcart,

Maire-adjointe de la Ville de Paris

J’ai voulu signer ce manifeste pour exprimer deux ou trois choses qui me tiennent à coeur. Pour dire surtout que les mots ont leur importance ­ leur charge émotionnelle ­ et pour regretter qu’un débat de cette ampleur puisse être autant caricaturé par une dérive sémantique.

Il est amusant de constater que le moindre communiqué officiel, la moindre prise de position diplomatique, fassent l’objet d’une lecture à la loupe de chaque terme employé. Amusant, encore, de voir l’ensemble de notre personnel politique ­ toutes tendances confondues ­ polir chaque syllabe, chaque guillemet, chaque référence d’une déclaration verbale ou écrite. Tout cela est vrai, sauf lorsqu’il s’agit de qualifier ma communauté.

Récemment, j’ai donc constaté que l’on pouvait associer les termes de " musulman " et de " non croyant ". Il existerait donc des musulmans athées ? Est-il arrivé que l’on décrive certains chrétiens comme " non croyants " ? Bref, comme des chrétiens-athées ? Non, et chacun comprend que ce serait une appellation très injuste, et surtout très inadaptée à la description d’un rapport individuel et intime que chacun entretient avec la religion.

Pourtant, on essaye de me faire comprendre qu’il existerait des musulmans athées ! Pardon, mais je refuse de me définir selon des critères religieux, alors que je suis partie prenante d’une société française où les valeurs républicaines sont fondamentales, et où la laïcité se conjugue toujours et encore au quotidien.

Je veux défendre cette idée de laïcité, parce qu’à travers elle, la République a inventé un contrat social fondé sur la raison et la tolérance, afin que la demande spirituelle de chaque individu puisse s’exprimer dans la sphère privée. Je refuse de me faire enfermer dans une vision religieuse de la vie où le distinguo entre "droit à la différence" et "différence des droits" n’existe plus.

Mon choix de nationalité française s’est fait en adhésion à des lois républicaines, en dehors de toute appartenance religieuse. Me définir seulement comme " musulmane " serait me fondre dans une masse et ne plus me reconnaître comme individu souverain. C’est cette souveraineté personnelle qui détermine les conditions de ma tolérance envers les autres, alors que le dogme religieux contraint ses adeptes à une lecture uniforme, et donc sans nuance, des rapports individuels et sociaux.

Depuis toujours, je m’appuie sur l’un des principes essentiels de notre République : la possibilité d’adopter ou pas une religion, d’en faire ou pas l’une des composantes de sa vie. Je respecte les choix différents et demande que l’on respecte le mien. Je demande surtout que l’on cesse d’assimiler ma communauté essentiellement à l’islam, a fortiori à l’islam-inquisitoire, dans lequel nous sommes nombreux à ne pas nous reconnaître. L’histoire moderne de la France se construit, pour partie, sur l’intégration de Maghrébins, Africains, Asiatiques, qui ne sont pas tous musulmans.

C’est l’occasion pour moi de réaffirmer qu’un certain nombre d’immigrés ou de leurs descendants ­ pour ne pas dire la majorité ­ ont opéré un choix de vie ­ et de nationalité ­ dans lequel la religion n’est pas une référence absolue. Et tant pis pour ceux (ah ! tous ces prophètes de mauvaise augure) qui voudraient réduire notre identité à un verset du Coran. Ceux-là ne peuvent admettre que l’on puisse être Arabe ou Kabyle sans être musulman. On pourrait leur rétorquer que le plus grand pays musulman du monde, l’Indonésie, est situé en Asie du Sud-Est et qu’un habitant de Jakarta n’est jamais qualifié de musulman indonésien.

Signer ce manifeste, outre adhérer à une cause juste, c’est aussi une manière de faire entendre la parole des non-musulmans. J’ai conscience que mon propos est difficilement audible, mais je veux réaffirmer ceci : je suis française, d’origine algérienne, et je suis agnostique. C’est le droit que la République m’octroie. J’ai ce privilège que d’autres femmes et hommes ailleurs dans le monde m’envient. C’est leur combat quotidien. Leurs libertés, la liberté, n’ont pas de prix. Ne nous " voilons " pas la face, notre devoir est d’être solidaires.

Pour autant, je ne peux être insensible au questionnement de ma communauté sur elle-même. Revendiquer une origine musulmane recouvre nécessairement un sentiment particulier, une quête d’identité. De quelle croyance profonde s’agit-il ? Parle-t-on de l’islam comme d’une religion, ou comme d’une culture ? Nous sommes nombreux à penser que le cultuel a remplacé le culturel dans la religion islamique. Nous sommes nombreux à nous inquiéter du transfert lent mais continu d’un islam purement religieux vers un islam porteur d’un projet politique d’arrière-garde.

Il est temps que notre communauté s’affirme de " l’intérieur " et décrive sa réalité avec ses mots, sans céder aux sirènes des marchands de mort et de haine qui surfent sur une interprétation radicale de leur religion. Ceux-là jouent avec le feu, à un moment où la crise économique et le taux de chômage radicalisent l’attitude d’une partie des Français envers l’immigration. L’Histoire a toujours donné tort aux apprentis-sorciers. Prenons les devants.