"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Au nom d’un ethos universel

par Ahmed Adjari

 [1]

Français né quelque part au Maghreb, mon éducation et ma culture initiales m’ont été d’un grand secours dans le processus et le cheminement qui ont abouti à ce que je suis aujourd’hui, et continuent à façonner mon être et mon existence dans le temps et dans l’espace, me permettant ainsi d’évoluer à tout moment, et d’être en perpétuelle métamorphose, au gré de mes rencontres avec les autres, de mes lectures, de mes activités diverses et variées de tous les jours. Bref, en tant que Français venu d’ailleurs, et comme sans doute chaque être humain normalement constitué, je suis en perpétuel devenir, et en permanente recherche d’un moi conjugué à l’autre, dans ce qu’il a de plus sublime et de plus constructif. Dans ce sens, ma culture d’origine m’est plutôt salutaire car elle m’a inculqué des valeurs nobles et d’une grande importance : tolérance, respect de l’autre, goût de l’effort, curiosité intellectuelle, générosité, et le sens du devoir, du partage et de la solidarité.

Cette éducation fait que, au fil du temps, je ne sais plus, je dois avouer, si je suis " de culture musulmane " stricto sensu, dans la mesure où les valeurs qui m’ont été transmises sont, ni plus ni moins, les valeurs de l’humanité dans son ensemble, héritage des différentes civilisations dans ce qu’elles ont apporté de plus noble aux êtres humains que nous sommes, hommes et femmes. Si aujourd’hui je m’inscris dans cet ethos universel, c’est parce que je refuse et réfute toute ghettoïsation identitaire, réelle ou supposée, source, si l’on n’y prend pas garde, de tensions, de conflits, et de phénomènes dénoncés et justement condamnés par ce Manifeste, malgré son aspect restreint, dans la mesure où, dans une logique et un esprit universels, il se devait de condamner avec force tout sentiment, tout acte, de haine : xénophobie, judéophobie, islamophobie, sexisme, homophobie, et toutes manifestations, idées et/ou actes visant à insulter, à agresser et à exclure l’autre dans ses différentes appartenances, qu’elles soient sexuelles, religieuses, philosophiques ou ethnico-culturelles.

En signant ce Manifeste, c’est d’abord cette appartenance universelle et plurielle que je revendique haut et fort, et qui m’a animé. Car je dois avouer que je ne sais pas si je suis de culture musulmane stricto sensu, dès lors que ma culture est désormais en perpétuelle évolution, d’autant plus que la " culture musulmane " elle-même n’est pas hors temps et hors espace, puisqu’elle a subi l’influence d’autres cultures et d’autres civilisations, de même que ladite culture n’est en rien un ensemble homogène bien défini qui ne connaît nulle évolution depuis sa naissance et son émergence. Bien au contraire, elle est un corpus qui englobe des lectures et des interprétations divergentes des questions et problématiques posées. Il n’y a qu’à voir les récentes réformes salutaires du code de la famille de certains pays maghrébins pour se rendre compte qu’il ne peut y avoir de texte figé, de dogme, que quand ceux qui sont aux commandes persistent à refuser bêtement aux peuples l’adéquation entre les législations " choisies " et les réalités du monde moderne. Dans ce sens, et s’il est une vérité incontestable, c’est que cette culture dite " musulmane " et ceux qui la revendiquent sont confrontés aujourd’hui, même s’ils ne sont pas les seuls, à un profond malaise, voire à une pathologie gravissime, face au monde moderne, et eu égard aux bouleversements divers et variés que connaît le monde actuel qui constituent sans nul doute un énorme défi face auquel cette culture ou, plus exactement, une certaine lecture et pratique de celle-ci sont incapables de faire face, qu’ils sont incapables de suivre, et encore moins de maîtriser.

Mise à part toute recherche d’une quelconque excuse ou alibi d’un malaise civilisationnel profond, toujours est-il, dans l’immédiat et compte tenu des dérives que connaît notre société, que j’ai signé ce Manifeste pour dire et signifier que je m’associe pleinement à la condamnation sans réserve de tout acte, toute agression visant l’autre, considéré dans sa différence et/ou son orientation sexuelle, religieuse, ethnique ou culturelle. Imprégné par les idéaux et fondements de la République, sans idéalisme ni naïveté démesurés, et en parfaite conscience des manquements et failles bien réels eu égard à des populations pour lesquelles les grands principes ne s’appliquent pas toujours, je ne peux tolérer ni admettre sans réagir, en ma qualité de citoyen, des pratiques contraires à l’éthique républicaine, et ce quel qu’en soit le prétexte, et quelles que soient la " raison " et/ou l’explication invoquées.

J’ai signé ce Manifeste parce que je respecte trop les religions pour ne pas les laisser imposer au corps social ce qu’elles peuvent considérer comme le " bien " et ce qui ne le serait pas. J’ai assez de considération pour les croyants et, notamment, pour les activistes parmi eux pour leur demander de garder leur croyance et leur interprétation du monde dans la sphère privée, et de cesser d’être les fauteurs de troubles et les manipulateurs d’esprits en devenir. Si les religions suffisaient à faire régner la paix, la prospérité et le progrès depuis qu’elles existent, on l’aurait su ! Vivre en commun, partager un espace ensemble d’une façon civilisée, supposent le respect strict de la règle commune, fondée sur la considération mutuelle dans le cadre de l’intérêt général. La religion, quelle qu’elle soit, est, semble-t-il, l’¦uvre de Dieu, et celui-ci est unique, un et un seul. Ce qui implique que toutes doivent ¦uvrer pour la coexistence et le bien-être de toutes et tous dans ce bas monde. Comprises autrement, elles deviennent des idéologies. Autrement dit, des choix et des orientations politiques qu’il faut traiter, aborder, comprendre et affronter comme tels, si besoin est.

[1] Ahmed Adjari est fonctionnaire