"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Islamisme : signifiance et insignifiance

par Chahla Chafiq-Beski
Essayiste, sociologue

 [1]

Dans mon parcours d’exil et d’intégration, j’ai rencontré plusieurs France : la France démocratique et la France fasciste, la France ouverte et la France fermée ! Et puis, ayant à travailler dans le contexte migratoire, j’ai connu la France islamiste. Cette découverte a été, pour moi, sujet d’étonnement et de réflexion et, bien sûr, de passage à l’action. L’exil a été le temps du recul pour réfléchir sur les mécanismes du développement de l’islam politique dans mon pays, l’Iran, lieu de victoire de l’islamisme et de l’expérimentation de son projet social.

Issue d’une famille laïque, j’avais, comme beaucoup de non-islamistes, accueilli avec bienveillance le discours de Khomeiny sur l’islam salvateur. Exilée, je me suis longuement interrogée sur les raisons pour lesquelles cet événement fut possible.

Mes travaux m’ont conduite à comprendre que la victoire de l’islam politique en Iran, loin d’être le fruit de sa propre force, a résulté du concours de divers acteurs dans l’idéologisation de l’islam comme utopie sociale et dans sa propagation au sein de la société. Le régime dictatorial du chah y avait contribué par l’étouffement de toute opposition et par le don de tous les moyens à l’institution religieuse (qu’il pensait pouvoir maîtriser) pour propager la religion comme ciment de la culture. Mais bien d’autres acteurs, opposants à la dictature et n’ayant aucune tendance islamiste, ont également contribué à la formation et à la dissémination de l’utopie islamiste, dont la nature totalitaire a été mise à nu dès son arrivée au pouvoir. L’analyse de cette expérience m’a permis d’élucider la complexité du phénomène de l’islam politique et les logiques de son développement, qui interrogent l’interaction du religieux avec le social et le politique.

Parallèlement, mon travail en France dans le domaine de l’intégration et de la lutte contre les discriminations m’a permis d’observer les logiques de déploiement de l’islam politique dans la société française. A travers mes activités de formation, j’ai été amenée à décortiquer avec les professionnels de tous bords les situations concrètes mettant à jour ces logiques. Les acteurs institutionnels et associatifs sont confrontés quotidiennement au développement de l’islamisme, qui profite des phénomènes d’exclusion, de racisme et de discriminations pour propager ses idéaux.

Dans les quartiers, depuis des années, les islamistes travaillent à la promotion du voile comme moyen de protéger des femmes contre les " tentatives de les transformer en objets sexuels ". En confondant la libération sexuelle et la marchandisation du sexe, le discours islamiste propage le rejet des femmes libres, qui réclament la maîtrise de leur corps. De la même manière, les homosexuels qui affichent leur identité sexuelle sont rejetés comme des pervers. L’ordre islamiste transforme la liberté en péché et instaure un système de hiérarchisation et de ségrégation selon l’obéissance à la loi religieuse. Au nom du culturel, réduit au cultuel, les inégalités et les discriminations sont légitimés et soutenues, non seulement entre les musulmans et les non-musulmans, mais également parmi les musulmans, entre les femmes et les hommes, entre les bons et les mauvais musulmans. Les discriminations sacralisées nourrissent les violences, justifiées par la nécessité de la préservation de l’ordre divin, supposé menacé par l’irruption du désordre. Le fantasme de la pureté nourrit une obsession de la ségrégation et de la non-mixité, et conduit à cibler ceux qui peuvent mettre en péril la totalité de l’ordre comme des éléments corrompus. La répression sexiste constitue aussi un élément indissociable de la préservation de l’ordre, ainsi que le rejet de l’homosexuel, qui transgresse les frontières sexuées. Dans la mesure où l’instauration de l’ordre sacré veut dire son extension et que sa préservation exige sa perpétuelle défense face aux menaces intérieure et extérieure, la guerre sainte fait partie de la stratégie islamiste : l’Occident est diabolisé comme lieu du règne de l’impie, et les juifs constituent une source de danger. Le conflit israélo-palestinien est utilisé pour vivifier les pulsions antisémites et propager la haine contre les " juifs " qui seraient détenteurs de l’argent et du pouvoir.

L’islamisme européen reformule sa visée et ses stratégies en intégrant les éléments sociopolitiques des sociétés dans lesquelles il se développe. En s’appuyant sur les valeurs de la démocratie et des droits de l’homme, les islamistes réclament des droits communautaires fondées sur la religion. Ils visent à former une communauté musulmane dont les membres auraient à vivre selon les valeurs islamiques.

Le discours islamiste " fait écho " dans un monde marqué par la marchandisation, où la dominance de la culture de consommation tend à fragiliser les repères identificatoires collectifs. Il propose un lieu de sécurité communautaire aux personnes fragilisées, en mal d’autonomie. Il les mobilise en traçant la " voie du salut " et leur offre un idéal. Or, cette foi idéologisée, en instaurant des frontières sécuritaires, ferme la porte à la vie, génère des discriminations et des violences, fait obstacle à l’autonomie et à la liberté. J’ai connu et vu les souffrances des femmes et des hommes rappelés à l’ordre. J’ai rencontré les mères et les s¦urs à qui les fils et frères rendaient la vie difficile. J’ai entendu des personnes imprégnées par cet enseignement exprimer leur haine des juifs, des homosexuels et des femmes libres. J’ai vu se développer dans ces quartiers des conflits destructifs, nourris d’appartenances ethniques, religieusesŠ

Mais j’ai vu et rencontré également beaucoup de personnes qui ne voulaient pas de ce modèle morbide. Ils cherchent les solutions alternatives face à ce phénomène complexe que représente le développement de l’islamisme dans un monde traversé par la " montée de l’insignifiance " (pour employer les termes de Castoriadis).

Cette complexité s’exprime aussi au travers de l’alliance objective que nouent un nombre d’acteurs non-islamistes, notamment certains acteurs anti-racistes, anti-colonialistes et anti-capitalistes, avec les islamistes, surtout quand ces derniers affichent une modération les démarquant de la barbarie des groupes les plus radicaux. Je vois des acteurs progressistes argumenter leur soutien au projet communautaire islamiste par la lutte contre le racisme anti-musulman, par le droit à la différence. Les notions de liberté et de droits sont utilisées sans interroger leur sens et leur signification par rapport à la vision du monde et au modèle sociopolitique projeté par le discours islamiste. Ces débats reflètent également une certaine montée de l’insignifiance parmi les mouvements qui se réclament de la liberté et de l’égalité. Depuis des années, le débat intellectuel sur ce sujet a du mal à s’approfondir et il est temps qu’il le fasse. Rappelons le positionnement d’un grand intellectuel comme Michel Foucault sur la révolution iranienne et regardons le débat aujourd’hui en France. Les intellectuels ont des difficultés à s’accorder sur la dimension totalitaire de l’islam politique, car il s’affirme contre l’impérialisme, contre les inégalités nord-sud, contre les discriminations que subissent les jeunes issus de l’immigration dite musulmane en France.

Dans ce contexte, la lutte contre l’islam politique rejoint le combat pour la démocratie, la liberté et l’autonomie. La laïcité en est un élément fondamental, qui permet la constitution et la préservation d’un espace public démocratique. L’affirmation de la laïcité doit s’accompagner de la mise en place d’une vraie politique pour faire vivre la laïcité comme principe positif, garant des libertés et des droits égalitaires.

J’ai signé le manifeste parce qu’il s’attaque, avec clairvoyance, sans complexe ni complaisance, aux points de blocage face au défi que lance l’islam politique. Une laïcité vivante, comme le réclame le manifeste, ne peut donc se développer qu’en combattant les idées et les actes qui pervertissent l’égalité et la liberté, sèment la haine et encouragent diverses formes d’apartheids. Pour moi, le fait que le texte du manifeste soit rédigé par un homme, Tewfik Allal, d’origine maghrébine, syndicaliste, et une femme, Brigitte Allal, sa compagne française, militante féministe, a une signification symbolique. J’y vois les effets salvateurs d’une mixité féconde, source d’ouverture.

Le manifeste se positionne de manière juste, dans un contexte où l’islam politique, profitant des ségrégations et des exclusions, propose une utopie sociale anti-démocratique, discriminatoire et fascisante.

En outre, la scène politique internationale reste opaque. Les pouvoirs occidentaux ­ les Etats-Unis et l’Europe ­ ont joué un rôle important dans le développement de l’islamisme. Ils ont ensemble aidé le " monstre à sortir de la bouteille " et veulent aujourd’hui l’y remettre ! Cela ne peut se faire à l’aide de jeux politiciens conjoncturels et myopes, et demande une vraie réflexion politique dépassant les raisons d’Etat liées aux intérêts divergents. Cela nécessite la transformation des instances internationales en lieux de concertation et de prises de décisions justes et démocratiques. L’autre front de combat est ouvert, en dehors des Etats, au sein des sociétés civiles. Bien que fragilisées par les dictatures, elles existent dans les pays dits musulmans. Les intellectuels appartenant à ces pays ont un rôle important à jouer contre les stratégies identitaires de l’islam politique.

Bien que l’Occident soit le berceau de la modernité, nous ne pouvons pas en déduire que les valeurs de la démocratie, des droits de l’homme et de l’égalité hommes-femmes sont les principes réservés à l’univers culturel occidental. Car, d’une part, cet univers est hétérogène et traversé par les rapports de force entre diverses orientations, entre des projets sociopolitiques et culturels différents. D’autre part, les sociétés non occidentales, dont les pays dits islamiques, sont travaillées également par ces rapports de force, souvent occultés par la dominance des systèmes dictatoriaux. Ces derniers ont, par ailleurs, profité et profitent toujours du soutien direct et indirect des pouvoirs occidentaux. Les forces démocratiques de ces pays doivent s’engager dans un processus de construction d’un pôle laïque, notamment en valorisant une mémoire de lutte constamment étouffée. La revivification de la pensée démocratique exige un double effort : tout en menant une démarche active d’autocritique pour sortir de la diabolisation de l’Occident et élucider la propre responsabilité des acteurs indigènes dans le maintien de la dictature et la fécondation de l’islamisme, il faudrait faire sortir de l’ombre les traces de résistances (constamment réprimées) sur le plan intellectuel comme sur le plan sociopolitique. Les islamistes proposent leur alternative en opérant une récupération et une déformation de la mémoire culturelle, politique et historique. Nous avons à faire la lumière sur notre histoire d’hier et d’aujourd’hui pour en finir avec les images stéréotypées et misérabilistes, qui ne servent qu’à nourrir le sentiment d’impuissance face aux pulsions fascisantes.

Le lancement du manifeste s’inscrit pour moi dans cette optique. J’espère que notre prise de position sera source d’innovation dans la réflexion comme dans l’action. Cela est un appel à constituer le manifeste en lieu de rassemblement, non seulement pour une réflexion critique, mais aussi pour agir sur les représentations collectives figées et stéréotypées, faire la lumière sur la pluralité réelle qui permet de sortir d’une " communauté fictive ", et d’associer avancée de la démocratie et avancée de l’autonomie.

[1] Chahla Chafiq-Beski est essayiste et sociologue