"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

Accueil du site - Imprimer

L’amour est ma raison et le respect, ma loi

par Terna Hajji

 [1]

Pourquoi j’ai signé le " Manifeste contre la misogynie, l’homophobie, l’antisémitisme et pour une laïcité vivante " ?

Parce que la pire des menaces contre les libertés fondamentales provient de l’esprit qui se prétend supérieur. Eprise de liberté et de respect d’autrui, un petit aiguillon m’a toujours poussée à refuser l’iniquité, les abus d’autorité et de pouvoir. Sans être sartrienne, je crois profondément qu’être une conscience, c’est s’éclater vers le monde. Il était donc naturellement de mon devoir d’apporter ma voix à ce manifeste. Il y a néanmoins un point qui me chagrine mais je présume qu’il a été calculé, tout au moins un impact est attendu, mais dans quelle perspective ? Pourquoi " femmes, hommes de culture musulmane " avec ses signataires et les amis des signataires ; desdits amis qui pourraient se considérer comme une sous-famille, ne croyez-vous pas ? Je ne suis pas simplement contre l’antisémitisme, je suis contre la xénophobie, avec le droit à la différence sexuelle et ce sont aussi les motivations des quelques signataires dont les témoignages ont été publiés. Pourquoi ne pas ratisser plus large ? L’islam est religion d’Etat dans certains pays, non en Europe. Entretenir l’amalgame entre culture nord-africaine ou arabo-musulmane et ladite religion, c’est nourrir un communautarisme défensif et replié sur lui-même qui ne peut que plonger certains esprits dans un nationalisme exacerbé ­ il suffit de voir le score de l’extrême-droite.

J’ai entendu deux sons de cloche d’universitaires : pour les uns, n’est pas musulman celui qui ne pratique pas, malgré la profession de foi ; pour d’autres, pour être musulman il suffit d’être né de parents musulmans. Moi, je suis venue au monde avec mon libre-arbitre. Merci à ceux qui pourraient apporter un peu de lumière dans cette vase. Quelle que soit la réponse, parler de culture musulmane c’est autoriser le politique et l’économique à prendre une position qui ne lui appartient pas, hormis pour les " fesseurs " de femmes et ceux qui menacent la sûreté de la France ! Par ailleurs, il m’est difficile d’admettre que l’islam soit égalitaire quand bien même il s’agirait de musulmans modérés tout à faire respectables dans leur foi. Quand je lis dans le Coran que, pour équilibrer les deux plateaux de la balance, le témoignage d’un homme vaut deux femmes, idem pour le droit à l’héritage ; que, dans le droit de la famille, la répudiation accorde automatiquement la garde des enfants au père, comment accepter, sans un minimum d’esprit critique, une religion qui réduit les femmes à être un ventre ou un objet de plaisir et, de surcroît, légalise le mariage de jouissance ­ union pour 1 heure, 1 jour, 1 mois, en fonction de la toute puissance machiste ? Que chacun gère sa spiritualité dans son intime, peu m’importe qu’il prie entre les murs d’un édifice clos et couvert ou à la lumière du soleil, dès l’instant où sa pratique ne m’agresse pas. Farouchement laïque, la religion ne viendra pas contraindre ma liberté d’être, de penser et d’agir collectivement. Tout pareillement, attachée à une France plurielle et fraternelle, je revendique ma citoyenneté universelle : mes origines ethniques, ma liberté sexuelle et mon appartenance religieuse ne regardent que mon moi intérieur. Mieux encore, je refuse la pollution par l’additif " issue de l’immigration à la nième génération " et double refus pour mes enfants. Un seul détail pourtant m’oblige car il fait de moi l’héritière d’un devoir de mémoire : " Un recruteur français a escaladé des montagnes berbères pour aller serrer la main de mon grand-père, berger de son état et de tant d’autres. " Quelle considération dans cet élan de fraternité ! Ses mains calleuses étaient le signe palpable du travailleur manuel, robuste et résistant. pour manier la pioche et le marteau-piqueur. Il était artiste, joueur de flûte et de musique berbère, il était aussi fin connaisseur des espèces végétales avec un attrait particulier pour les champignons. Ce serrement de main est l’ignominie la plus abjecte de la politique de la France dans les années cinquante. En fait, plus une société démocratique prétend respecter les droits humains, plus les libertés sont mises sous influences et plus la manipulation souterraine trouve de quoi s’alimenter. C’est ce que l’on appelle une " société policée ".

Ni rancoeur ni rage, juste un arrière-goût d’amertume pour une génération d’immigrés qui s’est faite silencieuse en oubliant ses rêves, par respect du pays d’accueil. Le temps a coulé et mon grand-père n’est plus. Au moment où je rédige ce texte, le refrain d’une chanson : " Ô ami (e) Ô ! Le monde est ma maison et le ciel est mon toit. Ô ami (e) Ô ! l’amour est ma raison et le bonheur, ma loi, viens avec moi. " Mon grand-père aurait pu me jouer ces mots.

Je me dis alors qu’il fait tout de même bon vivre en France mais il faut rester vigilant. Et ma gratitude à toutes ces différences qui ont fait mon enrichissement.

[1] Terna Hajji est artiste-peintre