"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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De quoi je me mêle

par Nabile Farès

Si je dis le pourquoi. Vous vous rappelez ce moment, cette page, où, dans son livre " Si c’est un homme ", Primo Levi parle du " Pourquoi " ­ pour dire le pourquoi ­ à la place du refus nazi, lorsque, en un allemand hésitant, il pose cette question du pourquoi (" Warum ") à l’un des gardiens du camp qui lui refusait de se désaltérer avec un morceau de glace " trouvé sur l’appui extérieur d’une fenêtre " (Livre de Poche, page 29), " un grand et gros gaillard ", qui lui répond : " Hier ist kein warum " (" Ici, il n’y a pas de pourquoi ").

Disparu, donc, le pourquoi qui interroge la brutalité manifeste, l’arbitraire du souverain geôlier, l’homme exterminateur ; et Primo Levi, dans ce même livre, écrit qu’" il n’y a pas de mot dans la langue pour dire la démolition d’un homme ". De l’humain entier, en quelque sorte ; de l’humain, comme tel ; ou, de ce qui, en l’humain, fait qu’il demeure, reste humain en sa capacité d’interroger, de dire " Non ", et de dire le pourquoi. Ce " pourquoi " qui interroge la perplexité, la violence stigmatisatrice, l’injustifiable du meurtre, du crime, de la destruction et de l’extermination. Cette destruction qui touche au corps, aux os, à la chair, aux cheveux, aux yeux, aux membres ; qui touche à l’esprit, à l’histoire de cet esprit infatigable qui pousse à interroger, à mettre en cause les interdictions, les tabous, les bévues, les monstruosités, les déformations, les injures, qui empêchent les amoureuses, les amoureux, de vivre leurs amours.

Vous vous rappelez, peut-être, ce moment, dans ce même livre, où Primo Levi se souvient de Dante, du " Chant d’Ulysse ", où il pose cette question : " Qu’est-ce que la Divine Comédie ? " Et vous vous souvenez alors qu’à la place du chaos, du tohu-bohu initial, du verbe au commencement, de Dieu au commencement, de l’acte au commencement, Dante place précisément l’amour. Pas simplement l’amour divin, mais l’amour qui par sa loi d’attirance peut se faire l’écho d’un lieu qui n’asservirait pas, mais reconnaîtrait l’altérité dont nous sommes, chacune, chacun, tributaires.

Et si je dis le pourquoi d’une écriture et d’une signature au " Manifeste " des libertés, c’est que dans ce " Manifeste " existe une légitimité absolue à combattre des " gangrènes " ­ pour reprendre au pluriel un écrit d’Henri Alleg contre la torture en Algérie ­, corporelles, spirituelles, actuelles ; que ce " Manifeste " a nommé, à partir des voix occultées, irrecevables, oubliées ­ celles des musulmanes, musulmans, et " femmes, hommes, de culture musulmane ", dirons-nous ­, un certain nombre de violences suicidaires produites par la misogynie, l’homophobie, l’antisémitisme, et les racismes contemporains. Tout cela sous un titre générique, un but actuel : " Pour une laïcité vivante ", à débattre, certes, mais, reprise de cette laïcité qui, si elle doit respecter les croyances, les religiosités, se doit de préserver cet acquis de la liberté de penser ­ non pas autrement ­ mais " ailleurs " que dans l’accomplissement, la réalisation de la destruction de l’humain.

Aussi, ai-je inventé un mot, " musulmanité ", pour dire ­ contre les intégrismes, les fascismes, les islamistes politiques ­ que les " musulmanes ", les " musulmans ", les femmes, hommes, de culture musulmane, font partie, et depuis fort longtemps, de cette humanité commune à cette liberté de penser conquise contre les ténèbres des colonisations historiques, politiques, théocratiques du corps et de l’esprit.