"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Pourquoi j’ai co-signé le Manifeste et le texte " Oui à la laïcité, non aux lois d’exception "

par Rada Ivekovic

Paris, le 17 juin 2004.

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Pourquoi j’ai co-signé le manifeste " Etre de culture musulmane et contre la misogynie, l’homophobie, l’antisémitisme et l’islam politique " après avoir signé le texte " Oui à la laïcité, non aux lois d’exception " (n’ayant rédigé aucun des deux) et m’être juré de ne plus rien signer pour ne pas conforter les passions.

J’ai vu ce texte comme ayant, dans son intention, le potentiel de dépasser les positionnements " Pour " ou " Contre " qui arrêtent tout débat et empêchent la recherche de solutions. J’étais heureuse de trouver dans ce Manifeste associés misogynie, homophobie, antisémitisme et islam politique, et j’y aurais ajouté quelques autres mentions : " racisme ", " nationalisme ", " intégrismes ", etc. (je ne pense pas que l’on puisse clore la liste de ces "-ismes " redoutables ; elle doit rester, par principe, ouverte : il risque de s’en ajouter d’autres). Je n’aime pas cependant l’expression " islam politique " (mais je sais bien qu’elle est passée dans l’usage aussi bien de ses détracteurs que de ceux qui s’en revendiquent), car j’estime que l’attribut de " politique " n’a rien d’infamant a priori (il en va de même de " islam "), et que le terme d’" islam politique " est aussi mal choisi que celui d’" islamisme " pour indiquer un certain intégrisme. Ceci n’est pas un désaccord sur le fond, mais une réserve sur le terme en attendant que nous trouvions mieux. Faisant partie de la vieille garde féministe, je pense encore que rien n’échappe au politique (la religion, non plus, donc), en plus de penser qu’on ne peut mettre le doigt sur une distinction théoriquement satisfaisante entre religion et politique, ou religion et philosophie.

J’étais tout aussi contente de trouver soulevés ensemble des problèmes français et des problèmes concernant des pays autres ou ayant une dimension internationale, au contraire de certains amis. On pourrait imaginer de mieux articuler ce rapport entre national et international, mais il existe bel et bien.

Je suis méfiante, par principe, envers toute prise de position définitive, car fondamentalement sceptique ; et je ne couperais pas les cheveux en quatre entre les différentes dénominations de ce que nous rejetons ou défendons : c’est pour cela que mon adhésion aux deux textes est conditionnée par une lecture ouverte et tolérante des deux, non excessivement radicale théoriquement. On peut pratiquer le radicalisme théorique ailleurs, et je le fais aussi. Plutôt, je plaide pour laisser de l’espace à l’évolution et à l’élaboration de positionnements politiques provisoires mais responsables, et " ne jamais dire Œjamais’". Vus sous cet angle-là, ces textes ne sont pas pour moi opposés, mais complémentaires. Surtout, leurs accents sont différents, et pour certains signataires leurs positions de départ le sont (leur " origine " intellectuelle ou " culturelle "). Le dénominateur commun des deux textes serait, selon ma compréhension :

1) Un commun souci pour l’inégalité des sexes manifeste dans le port du voile (imposé ou " volontaire ") par certaines filles, coincées, comme Etienne Balibar le montre bien dans son texte " Dissonances dans la laïcité ", entre deux patriarchies (celle de la communauté et celle de l’Etat) qui, toutes deux, essayent de faire passer aussi d’autres messages que le souci des femmes par le biais de la réglementation vestimentaire féminine. Résultat : on fragmente ainsi non seulement la partie féminine de la société, mais aussi la société entière (par des adhésions " pour " ou " contre " le foulard), avec les effets que l’on sait (c’est utile à l’imposition des normes et à la constitution de toute hiérarchie) ; il faut revoir le projet de démocratie des sexes. Je ne suis personnellement pas enchantée de voir des filles ou des femmes porter le fichu dit " islamique ", et c’est dans ce sens seulement que j’y suis opposée, car je n’irai pas jusqu’à l’interdire à l’école pour ne pas alimenter la redoutable " hystérie politique " (Emmanuel Terray). Le Manifeste donne bien la latitude aux signataires de ne pas avoir été en faveur " d’une loi l’interdisant dans les écoles en France " (et je suis de celles-ci). Cette possibilité m’a particulièrement attirée vers le Manifeste : ni pour l’écharpe, ni pour une loi contre elle, et surtout ­ défavorable à toute exclusion des enfants de l’école. Nuances.

2) Un commun souci pour la laïcité et celui de son maintien, tout en sachant que l’origine de la laïcité elle-même n’a rien de laïque en soi et qu’elle est problématique ; je suis de celles qui estiment que justement la laïcité doit être repensée à fond dans le nouveau contexte français, européen (la construction de l’Europe) et international, avec l’héritage colonial et avec l’égalité des sexes et la démocratie en général. Il ne s’agit pas de raviver quelque chose en l’état ­ les conditions ont bien changé depuis l’invention de la " laïcité à la française ", mais de tout revoir de fond en comble. Il serait profitable d’étudier ensemble, dans leurs genèses différentes, les concepts de laïcité et de secularism. L’histoire de la laïcité ainsi que celle du sécularisme est profondément liée à l’histoire coloniale de manière non innocente, c’est l’une des raisons pourquoi ces idées doivent être revisitées.

3) Le souhait de former les jeunes (filles et garçons ; aussi, faudrait-il dire quelque chose également à l’encontre de ces derniers) à long terme pour une citoyenneté responsable dans un esprit de tolérance et de laïcité dans des écoles à la hauteur de cette exigence. Pour moi, cela veut dire d’abord de ne pas exclure les filles porteuses d’écharpes de l’école, mais de mettre celle-ci à leur service. L’école n’est pas du tout pensée pour les filles. Repenser aussi la mixité de même que la religion, et ne pas traiter les filles avec plus de paternalisme que les garçons. Le " voile " est un cri d’alarme parmi tant d’autres.

4) Un commun souci de voir de plus en plus de manifestations d’intolérance et de violence ethnique, sexiste, homophobe, raciste, etc., qui nous interpellent, et qui s’adressent souvent à nous " en tant qu’appartenant " à tel ou tel groupe ­ et en nous assignant des identités. Il y a là un indéniable rapport entre la configuration internationale et les faits économiques, politiques, sociaux, exprimés au niveau national. Le lien entre le conflit israélo-palestinien, l’Irak, d’une part, et l’antisémitisme (dans ses deux dénominations), de l’autre, est évident. Mais ce n’est pas au niveau des manifestations que nous pouvons combattre avec efficacité ces incivilités et violences, mais au niveau de projet politique.

5) Un commun souci d’arriver à un projet politique de société tolérante et démocratique, tout en sachant qu’aucune démocratie n’a jamais été pensée pour tout le monde et qu’elle sera donc toujours à corriger.

Dans mon esprit, il faudrait surtout rechercher la convergence et non les divergences pour élaborer ensemble un projet de société démocratique dont l’égalité des sexes serait en effet, sinon un préalable, une condition de départ. C’est par l’inégalité effective des sexes que l’on légitime toutes les autres inégalités et injustices sociales et politiques.

Des amis ont vu une contradiction dans le fait que le Manifeste ait été initié par des personnes de " culture musulmane " (il est vrai que je ne sais pas exactement ce que cette dénomination veut dire, sinon dans un sens large et par le fait d’assumer une identité assignée, ce qui n’est pas sans problème en soi), puis qu’il ait été proposé à d’autres pour signature. Je n’y vois personnellement pas d’inconvénient. J’estime qu’en France nous côtoyons tous la culture musulmane de quelque manière, et qu’en partie elle nous traverse et nous nourrit. Je procède personnellement par désidentification des " miens " et non par identification ; donc, je puis me dire de " culture musulmane " dans un sens large. Il est salutaire de se mettre dans la peau des autres. Je peux tenter de me projeter dans un autre imaginaire et une autre réalité culturels, sachant qu’un bon nombre des initiateurs du Manifeste sont des personnes laïques comme moi-même à qui l’on attribue une identité musulmane ou qui s’y reconnaissent. Il est évident que les personnes de " culture musulmane " sentent le besoin moral de prendre position par rapport à l’antisémitisme et au sexisme-misogynie dont on accuse leur culture en vrac. Il est vrai aussi qu’on les interpelle souvent indûment à ce sujet. Pourquoi auraient-ils à en répondre plus que d’autres ? C’est la situation, ce sont les circonstances qui font que l’on accentue plus l’un que l’autre, mais nous devons garder le droit à ces différences : alors que nous estimons tous que le foulard dit " islamique " est un signe de soumission des femmes, certains plaident pour l’interdiction pure et dure (j’ai moi-même été défavorable à la loi), d’autres pour la négociation. Mais la leçon à en tirer est justement que nous ne pouvons pas trancher de manière abstraite sans tenir compte du contexte socio-politique. " Trancher " sans plus et une fois pour toute, c’est ne pas donner le temps au projet politique et assurer un conflit pour l’avenir : je l’ai vu en d’autres circonstances semblables. Une loi ne peut pas changer cela. Je ne pense pas, comme quelqu’un l’a dit, que l’" Europe " ait soutenu d’autres démocrates que les signataires de ce Manifeste (je n’en ai pas souvenir). Cela n’est pas un argument (à part le fait que cela ne me paraît pas être vrai : l’" Europe " n’a jamais soutenu que ce qu’elle croyait être son propre intérêt, et s’est d’ailleurs souvent trompée sur la question) non pas parce que le fichu serait un signe d’épanouissement démocratique (il ne l’est pas, même si par lui certaines filles au moins essayent désespérément de se construire une saine résistance), mais parce qu’il n’est que l’un des signes d’un malaise général et d’une inégalité des sexes et des citoyens (immigrés et " de souche ") qui font un tout avec un système politique et économique qu’il faut traiter aussi dans son ensemble. A partir du constat que l’Etat providence disparaît à toute allure dans un ordre néo-libéral qui produira de plus en plus de telles fragmentations. Et nous devrons nous y prendre par les deux bouts.

Je pense que la fragmentation sociale dont les manifestations et les violences nous préoccupent tous sont l’envers de la médaille de la deuxième mondialisation et des grandes unifications (Europe) et qu’elles font un avec le système : elles ne sont pas des éléments isolables que l’on pourrait corriger à l’intérieur d’un système mondial tel qu’il est. C’est donc l’ensemble qui nous intéresse et pas seulement l’habillement des filles, et cela se passe à tous les niveaux ­ infra, supra et étatique ­, sans pour autant se laisser capter par la seule logique étatique et juridique, ou, d’autre part, par la seule logique de la " gouvernementalité ". Je crois que nous devons rechercher aussi bien le débat théorique (ce que nous faisons déjà) que le débat public, au-delà des manifestes et appels individuels tels que les textes dont nous sommes signataires. En France, le grand déblayage politique au sujet du colonialisme et de la responsabilité à ce sujet n’a pas encore eu lieu publiquement. C’est dans cet esprit, dans l’espoir d’une élaboration au-delà des prises de position " pour " ou " contre " qui ne font, elles, qu’enfoncer le partage de la raison, que j’ai signé ce texte : pour qu’on puisse avancer. Aucun texte ne peut me/nous satisfaire totalement, sinon nous arriverions chacun à notre propre manifeste par personne : c’est que, dans notre communauté de débat, nous devons rechercher le commun, non pas donné, mais possible et acceptable à tous dans l’avancée.

Je pense alors qu’un texte de ce type est fait pour évoluer et pour qu’on le corrige sans cesse, comme tout projet. Il peut servir de base à un débat public plus large.

[1] Rada Ivekovic est professeur à l’université Jean-Monnet (Saint-Etienne), faculté des sciences humaines et sociales