"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Des murs à abattre

par Farouk Mansouri
Consultant en informatique

« J’ai grandi et vécu dans un milieu qui me fit, tout jeune, adopter deux petites idées : la première, est qu’un croyant pouvait se passer des grands discours pour vivre sa vie de croyant du moment même qu’avoir la foi, c’est d’abord croire sans avoir besoin de preuves ou de démonstration d’aucune sorte. La seconde idée est que, en matière de comportement religieux, tout devait être considéré d’abord comme une aventure spirituelle individuelle et personnelle, car chacun est seul comptable de la manière dont il va se présenter devant le créateur au jour de vérité. » [1]

Ces paroles de Saïd Mekbel que je viens de citer ne sont qu’un enchaînement, une suite. Elles s’inscrivent dans la continuité de la pensée de ceux qui nous ont précédés... Car de commencement, il n’y en a guère. Je ne suis jamais que le relais. Je reprends le flambeau ; je suis celui qui se saisit des paroles de ceux qu’on voulait faire disparaître et ensevelir avec leurs idées. Le relais de ceux qui ont constamment fait des examens critiques, quitte à remettre en cause les valeurs et les morales acceptées. Le relais de ceux qui voulaient bâtir des sociétés où le fait de penser eût été libéré du devoir d’obéir. Car le refus de la liberté de penser rend possibles l’aliénation et l’oppression.

C’est bien là ce que voulait dire Saïd Mekbel, mort, avec combien de milliers d’autres, sous les coups des tenants de l’islam politique. Ces assassins de la liberté sont porteurs d’une idéologie de propagande. Une idéologie destinée aux masses, qui s’est donné pour but d’investir l’ensemble de la vie sociale d’une partie de la société issue de cet espace virtuel appelé « monde arabo-musulman ».

Cette idéologie ne se contente pas d’être entièrement tournée VERS les masses à qui elle prétend s’adresser : elle est encore mise en pratique PAR ces mêmes masses. Ce qui fait dire à certains que l’islamisme représente une « théologie de libération », voire une « théologie de résistance » toutes formules qui permettent de justifier qu’on s’allie avec ce courant pour lutter contre « l’ennemi principal ».

Que les tenants d’un tel discours le fassent par réelle ignorance ou par calculs politiques ne change rien. Ils oublient simplement que l’instrument peut échapper à son maître, que la bête peut s’emballer dans un galop d’Apocalypse. Car « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde » (Brecht). Ceux qui croient pouvoir draguer impunément les islamistes jouent avec le couvercle de la boite de Pandore. Car il existe désormais une élite d’idéologues autoproclamés qui règne à coups de fatwas et par sourates interposées - quitte à les enrober de discours alter-mondialisants.

Quant à voir dans cette idéologie une « religion du pauvre », il s’agit simplement d’un mirage. Quand on s’approche, on distingue vite un fascisme réel : une idéologie « qui commence par supposer l’ignorance et finit par exploiter l’ignorant » [2]. Raffinement supplémentaire : la stigmatisation, voire l’élimination physique, de quiconque ose être, vivre et penser autrement. L’élimination de l’Autre a toujours été la marque de fabrique du fascisme.

Tout cela nous conduit aux raisons qui m’ont engagé à signer le Manifeste. On parle rarement d’islam et d’islamisme sans se sentir obligé de faire appel à des imams, à des théologiens ou à la recherche de références dans les textes dits « sacrés ». Pourquoi est-il aujourd’hui tabou d’user d’arguments politiques face à ceux qui affichent, eux, leur volonté « non pas de démocratiser l’islam mais d’islamiser la république » au nom d’une démocratie dévoyée et violée ? Et c’est bien sur le terrain politique que le Manifeste des Libertés se positionne. Sur des questions situées au coeur de l’idéologie islamiste (et pas seulement elle) : l’homophobie, l’antisémitisme et la misogynie. Ce triptyque est important, on ne le répétera jamais assez : l’Histoire n’en finit pas de revenir à ces trois maux. « Des millions de Juifs ont été massacrés, et on voudrait que ce ne soit qu’un intermède et non pas la catastrophe en soi ! » (T.W. Adorno).

Qu’est-ce que cette humanité attend de plus ? Qu’est-ce que cette humanité qui oublie ce qui a précédé et ce qui a suivi cette industrialisation de la mort ? Cette Arménie meurtrie, ces Tutsis et ces Hutus divisés ? et l’immense foule toujours grandissante des « oubliés » de l’Histoire ! Ou est-ce que « le détail » de sinistre mémoire est devenu banal au point de permettre à certains de ne pas peser l’horreur de leurs propos : « Les pédés aux bûchers ! », « Les pédés dans les chambres à gaz ! » ? Tout ce qui est « sexuellement différent » des conventions sociales, par exemple l’union physique d’un homme et d’une femme (l’acte sexuel), est devenu l’objet d’une intolérance violente, vulgaire et infâme.

Infâme, femme : on a souvent associé ces deux mots. On a parlé de diable. On a exclu la femme de toute parole. On a fini par la considérer comme un objet dans nos sociétés où l’argent et la « marchandisation » deviennent les nouvelles religions. Sans oublier ceux qui veulent l’enfermer sous une prison de toile qui la vide de toute humanité et la prive de son corps. On lui fait croire à un Paradis. Mais qu’est ce que ce Paradis « dont les rues sont exclusivement gardées par des hommes » [3] si ce n’est la reproduction du schéma patriarcal qui nous empêche de détruire les murs qui nous entourent ? Les murs n’ont jamais engendré l’humanité, bien au contraire. Il faut les détruire. Où ? ici et partout. Quand ? maintenant et toujours.

[1] Saïd Mekbel, Mesmar J’ha (A chacun son Ramadhan), in Le Matin du 02-03-1993.

[2] Louis Séguin, « Aux distraitement désespérés que nous sommes ? » (Sur les films de J.-M. Straub et D. Huillet), Editions Ombres.

[3] Référence au dernier film de Godard, Notre musique, où on dit : « les rues du paradis sont gardées par des Marines ».