"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Les " irresponsables "

par Françoise Duroux

J’ai signé le " Manifeste " et j’ai manifesté le 6 mars avec le Manifeste, entre les deux cortèges, pour plusieurs raisons. D’abord, depuis plus de vingt ans, j’enseigne à l’université Paris-VIII à des étudiantes maghrébines et africaines. Je dirige leurs travaux, qui portent souvent sur leur pays d’origine et la situation faite aux femmes dans les contextes de croisements contradictoire entre le code civil et les juridictions traditionelles ou religieuses.

J’ai vu des Françaises d’origine maghrébine se faire, il y a dix ans, médiatrices pour dissuader leurs petites s¦urs ou cousines de se mettre à porter le voile. J’ai vu, surtout, des Africaines désespérées par le chiasme des " droits ", les codes de la famille ou les codes traditionnels autorisant la polygamie. J’ai vu des jeunes filles algériennes dormir dans le secrétariat du département, seul refuge pour échapper au mariage forcé et à la traque familiale visant à les renvoyer au village. J’ai vu des Algériennes réfugiées en France car interdites d’enseignement dans leur pays à la suite de l’arabisation, et menacées de strangulation par leur mari.

Je suis donc scandalisée par les propos irresponsables d’" intellectuels " français qui, au nom d’une " démocratie " et d’un " libéralisme " baptisé tolérance et qui fleure bon l’Amérique, défendent conjointement le droit de se prostituer et celui de porter le voile. C’est le " grano salis " de la grivoiserie française, avec les bénéfices du " bon chic parisien ".

L’apparente sophistication du débat sur la " laïcité " qui revient à couper en dix-huit ces cheveux cachés ne sert qu’à évacuer le problème central : celui du sort fait aux femmes. Or le féminisme menace de l’intérieur puisqu’il se bat contre l’" exclusion incluse ", pivot de l’ordre sexuel établi.

Et les misogynies confluent : celles, explicites, de l’intégrisme et celles, perverses, de la tolérance. Au nom de la tolérance, il est de bon ton de tolérer ces signes religieux qui sont beaucoup plus que des signes ou insignes, puisqu’ils signent très concrètement, en France comme en Algérie ou en Iran, l’infériorisation des femmes.

J’insiste sur l’irresponsabilité : lors de la " révolution " khomeinyste en Iran, nous étions peu nombreuses à nous alarmer de la victoire d’une théocratie. Les arguties actuelles dans le style populiste/marxiste de P. Tévanian consonnent avec le mépris des femmes : question secondaire, marginale " particularité insignifiante ", selon A. Badiou.

Il ne s’agit pas d’une particularité insignifiante ; les conséquences ne sont pas nulles : soumission, répudiation, restrictions de libre circulation.

Les petites voilées provocantes ne savent pas ce qu’elles riquent. Dans dix ans, dans vingt ans, elles se dévoileront, mais entre-temps, elles auront exposé celles qui ne veulent pas se voiler à beaucoup de difficultés et de dangers.

La " laïcité " n’a pas le même sens ici et ailleurs : là où on torture et on viole au nom de la religion, la " tolérance " face à l’intolérable touche l’obscène. Je suis donc solidaire des femmes qui en Iran, dans les pays du Maghreb ou encore en Afghanistan et dans les terres luxueuses des émirats, enfermées dans des hammams dorés, luttent pour leur vie. Vivre, pour elles, est synonyme d’" émancipation ". Que la " manu captio " soit abolie, c’est-à-dire les codes de la famille. Des Romains à l’intégrisme, il n’y a qu’un pas.