"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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A propos de l’antisémitisme et de la violence

par Derri Berkani

L’Histoire nous avait préservés, nous, héritiers plus ou moins lointains d’une culture musulmane, de ce mal qu’est l’antisémitisme et de sa conséquence logique, la destruction massive des juifs d’Europe. Même s’il faut se garder de tomber dans une vision idyllique de notre passé : le statut protecteur de dhimi n’empêchait pas les injustices, voire des exactions, rien, pourtant, qui puisse se comparer avec ce qui se passait ailleurs, en Europe où les pogroms et le meurtre des juifs étaient tolérés et souvent encouragés par les pouvoirs en place. Tout cela incitait à penser que l’antisémitisme nous était aussi étranger que l’art d’accommoder une choucroute ou un cuisson de chevreau aux myrtilles.

Il faut ajouter à cela le chemin de ma prime jeunesse qui, par un quiproquo tragique de l’Histoire (avec une majuscule), a croisé, jusqu’à parfois s’y confondre, celui des enfants des victimes de la Shoah. Cette souffrance accumulée, d’autres l’ont dite, ou essayé de la dire. Expérience qui impose son empreinte, la vie durant, aux actes les plus anodins : un rendez-vous manqué ou retardé génère une angoisse démesurée, parce que reviennent en surface ces journées d’attente dans un home d’enfants de gosses silencieux, serrés les uns contre les autres comme des chiots, guettant d’hypothétiques visites aux allures de destins ; qui va récupérer un membre de sa famille et qui ne le fera pas ? Cela marque une existence.

Facile alors de comprendre que lire dans la presse une relation d’actes antisémites m’est physiquement insupportable et d’autant plus pénible s’il se révèle que les auteurs de ces agressions sont de jeunes d’origine maghrébine, c’est-à-dire des gens qui devraient conserver et gérer comme un trésor l’humanisme que leur ont légué les générations passées.

Sans remonter aux temps de l’Andalousie heureuse, ce patrimoine existe dans l’histoire récente. Entre 1942 et 1944, la Mosquée de Paris qui, avec à sa tête Si Kaddour Benghabrit, a recueilli des juifs persécutés, la « lettre » rédigée en kabyle « Am arrach neY » (« Comme nos enfants ») qui, en juillet 1942, demandait aux ouvriers nord-africains de recueillir, de cacher et de protéger les enfants visés par l’opération « Vent printanier » du 16 et 17 juillet 1942 (rafle du Vel’d’hiv), témoignent de l’engagement de nos parents aux côtés des juifs persécutés.

Réciproquement, lors de la manifestation des Algériens de France en octobre 1961, c’est grâce au travail du photographe Elie Kagan, un Français juif-polonais, que la vérité sur le massacre des manifestants a pu être établie. Sans compter l’aide désintéressée apportée aux Algériens par des femmes et des hommes juifs qui se souvenaient qu’eux aussi, il n’y avait pas si longtemps, étaient des fugitifs.

Il est désolant de voir tant de courage et de fraternité forgés dans des combats communs réduits à presque rien à cause de la manipulation de jeunes en errance et de l’instrumentalisation du conflit israélo-palestinien où l’islamisme politique a largement sa part. Il ne faut donc pas lui laisser le monopole de la parole à propos de cette interminable guerre et lui opposer un discours clair dans l’appréciation politique du conflit et sans complaisance quant aux moyens utilisés dans la lutte que mènent les Palestiniens.

Si nous condamnons sans réserves les crimes commis par Sharon dans les Territoires occupés, nous condamnons aussi, avec la même vigueur, les méthodes du Hamas et du Djihad islamique. Les attentats-suicides commis contre des civils innocents est une horreur. Envoyer des jeunes bourrés d’explosifs massacrer d’autres jeunes est une double abomination. C’est la vie qu’on assassine. L’avenir qu’on massacre.

Originaires d’Algérie, nous savons où mène cette violence absolue : à l’asservissement de toute une nation et à l’installation au pouvoir d’une mafia militaire corrompue. Les attentats aveugles d’abord, la bleuite et l’assassinat d’Abane Ramdane, ensuite, ont généré, banalisé, une culture du massacre typiquement algérienne qui, aujourd’hui encore, ensanglante la terre de ce pays ? On ne discute pas avec un adversaire politique, on l’assassine, tel était l’axiome admis par le peuple au nom de l’efficacité, de la pureté de la révolution et, au bout du compte, il a récolté des dirigeants corrompus, cupides, ignares, cyniques et cruels, formant une confrérie opaque et ubuesque de satrapes mutants indéracinables.

Nous aimerions tant que le peuple palestinien évite ce genre d’expérience et impose, dès à présent, avant qu’il ne soit trop tard, des garde-fous à la violence en s’ouvrant à la diversité.