"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Désinences

par Fethi Benslama
professeur de psychopatologie (université Paris-VII)

On m’a demandé de signer Le manifeste, et je l’ai signé sans tergiverser, en dépit des objections et des réticences qui se sont présentées immédiatement à moi, devant telle ou telle formulation dont, et ce n’est pas la moindre, celle qui allait m’assigner, en signant sous cette expression " être de culture musulmane ". Car voici que, tout d’un coup, j’accepte de me laisser prendre dans ce que j’ai essayé, de toutes mes forces, de combattre et de déjouer : que ce nom de " musulman " me désigne, m’arraisonne, me réduit au sujet d’une souveraineté, faisant corps avec d’autres du même nom, de la même origine, de la même croyance. Le vocable " être " ne fait qu’aggraver cette condition, puisque le concept le plus équivoque et le plus ouvert de la pensée philosophique se trouve fixé et rempli de la présence épaisse d’une identité. Pourtant, j’ai signé\u0160 Mais pourquoi j’ai signé ? Ce n’est pas le mot " culture " qui atténue à mes yeux l’intolérable de l’assignation ou de l’auto-assignation, car, même s’il introduit de l’hétérogénéité non sacrée, il ne nous délivre pas de l’assimilation identitaire, dont on connaît tous les usages ethno-culturalistes et nationalistes.

De tous les mots qui forment cette expression " être de culture musulmane ", celui qui, pour ainsi dire, m’a tenu la main, c’est la préposition " de ", signifiant le génitif de la provenance, et non le générique de l’appartenance. Il se passe, en effet, comme si toute la parole du Manifeste, une fois dit tout au début : " être de culture musulmane ", va consister à défaire cette coalition de soumission à l’unité d’un corps ou d’un symbole commun, à affirmer avec clarté la prévalence du " de " sur la valeur du " un " identitaire, et à ramener ce dernier à une provenance, une position ouverte à un devenir qui se décline dans de multiples désinences.

Il faut dire que les désinences sont les éléments variables qui s’ajoutent à la racine dans une langue pour produire les mots comme des formes, comme des déclinaisons d’un paradigme. Par exemple, les mots " islam " ou " musulman " proviennent de la racine slm : trois consonnes imprononçables qui forment la source d’une arborescence (ou " arbre du sens ", comme le dit Valéry) donnant des ramifications telles que : sauver, saluer, faire la paix, accueillir, se réconcilier, et même donner un baiser. Que les prédicateurs aient réduit les signifiants des musulmans au sens unique de la soumission relève bien d’un acte de destruction de l’arborescence du langage, qui exalte l’identification à la servitude et ouvre les portes de l’humiliation, plutôt que de l’humilité paisible. slm serait peut-être l’engramme, le nom imprononçable, qui subvertit l’assignation, en restituant le radical comme potentialité de sens : source qui s’altère dans ses déclinaisons, racine qui s’exile dans les multiples désinences, et qui de ce fait, appelle à s’insurger contre tout asservissement au sens unique, propre, pur, authentique, contre la passion haineuse qui en est le corollaire.

J’ai signé le manifeste parce qu’il en appelle au désir politique de s’insurger. S’insurger : nous sommes un certain nombre à l’avoir pratiqué à titre individuel dans nos travaux et dans nos engagements particuliers. Mais nous avons tardé à sortir de cette solitude et à comprendre le désir politique de s’insurger, au sens où, si nul ne peut être libéré par d’autres, nul ne peut se libérer sans les autres.

Que Le manifeste lie indissociablement le sémite, l’homosexuel et la femme dans un même destin, est le fait fondamental de cet appel, qui a su reconnaître à travers ces trois figures, la visée de la haine identitaire, à savoir l’altérité qui vient déranger la jouissance de l’un, supposée parfaite. Telle est la source de la peste émotionnelle du fascisme : l’existence d’un autre dont la jouissance est insaisissable et de ce fait menaçante à l’égard de l’ordonnancement moral commun, un autre qu’il faut dès lors exclure et réduire en tant qu’objet étranger répugnant.

J’appartiens à une génération charnière qui a vécu la fuite de l’espoir de l’émancipation dans le désespoir identitaire. Il faudrait analyser longuement les raisons politiques, économiques et sociales de cette dilapidation. Mais il en est une, qui me semble aujourd’hui relever de la responsabilité historique d’une grande partie des élites du monde dit " musulman ", c’est celle d’avoir choisi, presque systématiquement de sacrifier les expériences de la liberté, pour l’identité comme assurance contre la connaissance du réel. Or, si le manifeste est le manifeste de quelque chose, c’est bien celle de lever le voile sur les coordonnées de la haine de l’altérité qui est la raison de tout voilement.