"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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La mise à jour du politique

par Nadia Tazi

Le manifeste a ceci de remarquable qu’il nous situe au coeur du problème politique qui paralyse les sociétés musulmanes : j’ai nommé le virilisme, la culture politique qui, quels que soient les régimes, interdit l’accès à la démocratie et à la modernité. A cet égard, l’intégrisme musulman ne fait jamais que tomber là où partout ailleurs cela penche. On nous répliquera, à juste titre, que les musulmans n’ont pas le monopole du machisme en politique, loin s’en faut, et qu’à cet égard l’actuelle Maison Blanche n’est pas en reste. Mais, outre qu’il s’agit de balayer devant sa porte ­ et c’est déjà l’un des mérites du manifeste que de s’y employer ­, il y a bien une spécificité islamique, aussi flagrante que peu élucidée : un virilisme qui, premièrement, en tant qu’il a ses fondements dans le théologico-juridique, se leste d’une surcharge symbolique ou d’un sens inconditionnés qui vont à l’encontre de la modernité, deuxièmement, que, pour autant, il ne connaît plus, comme autrefois dans la cité classique, d’antidotes et de contraintes suffisantes. C’est un domaine de recherche passionnant, que je m’efforce de conduire depuis quelques années et j’en proposerai rapidement quelques repères historiques

" L’homme est un chef naturel, dit Ibn Khaldûn. Il est fait pour commander parce qu’il est le représentant de Dieu sur terre. " Toute revendication identitaire et toute énonciation politique s’ancrent là, dans cette instanciation première qui remonte à la genèse : dans le mythe coranique, l’homme ­ tout homme ­ est, à la suite d’Adam, littéralement un calife, et la chute (qui, il faut le rappeler, ne se confond pas en islam avec le péché originel) n’affecte pas son rang. La terre lui est offerte, et toute créature, hormis l’ange, lui doit obéissance, à commencer par la femme ­ qui n’est son égale que devant Dieu. On oublie souvent que dans la cité classique, en termes pratiques, seul l’homme musulman-adulte-libre-complet, et faut-il ajouter, père, dispose de droits pleins et entiers Ce qui, d’emblée, lui assujettit beaucoup de monde : les femmes et les enfants, bien sûr, mais aussi les juifs et, plus généralement, les non-musulmans, les esclaves, les eunuques, les invalides, les fous, les mawlas, c’est-à-dire les clients, parfois même les musiciens (souvent exclus du jeu de l’honneur), et last but not least, dans ce régime patriarcal qui n’est certes pas que musulman mais dont l’islam s’accommode fort bien, de facto les fils, c’est-à-dire tous ceux qui vivent sous l’autorité du père de famille pour autant qu’ils ne le deviennent pas à leur tour. C’est dire que le statut des juifs, comme celui des femmes, est à situer dans une hiérarchie onto-théologique placée sous l’égide de l’Un, qui ne confère d’autonomie et de puissance qu’à une minorité d’hommes. Ce sont, indépendamment du régime politique, des rapports d’autorité/obéissance et de protection/dépendance qui trament la société et qui l’ordonnent par rapport à l’homme : s’il est vrai que la sujétion de la femme, par exemple, n’a pas les mêmes titres ni les mêmes modalités que celle du juif (qui n’a pas droit aux armes), il n’en reste pas moins que l’un comme l’autre subissent la tutelle des hommes ­ c’est-à-dire des pères et des combattants ­ et que la référence normative leur échappe : ils restent dépendants, minorés, infantilisés, politiquement incapables comme on dit, même si en nombre ils constituent, avec les autres, une majorité

En revanche, la politique elle-même, c’est-à-dire le jeu de pouvoir entre les " hommes " (machos) est placée sous le signe de passions et de pratiques virilistes singulièrement marquées ­ qu’il s’agisse de la guerre, des démonstrations publiques, des codes et des rituels ostentatoires de défi, de rivalité, de conquête et de dissipation, voire des modes de gouvernement et des institutions despotiques, ils s’ordonnent de cet ethos avec les régimes de visibilité, les logiques de surenchère et de division que cela implique ­, et qui, cela va de soi, déprécient l’homosexuel, et plus précisément l’homosexuel en tant que passif ou efféminé. On perçoit les traces malheureuses de cette configuration dans la vulgate orientaliste ; et récemment, à rebours, dans le thème de " l’humiliation des Arabes ", par exemple. Je rappellerai, tout de même, qu’à la source ce virilisme a également pris appui sur le modèle prophétique tel qu’il a été interprété au fil de l’histoire selon qu’on mette moins l’accent sur le mystique, l’intercesseur, le marchand cosmopolite que fut Muhammed, ou qu’on insiste, au contraire, sur son érotique tumultueuse et sur la dimension guerrière du " seigneur des tribus ", avec la mise en résonance de ses exempla, et de l’épos conquérant des diverses dynasties. Autant de traits hagiographiques qui souffrent cruellement aujourd’hui d’une absence notable d’historicisation [A suivre Ikh lui-même on perçoit bien le balancement entre, d’un côté, une culture citadine pondérée ­ avec les efflorescences du luxe de l’adab ou du style et de la morale ­ et, de l’autre, la pulsion agonale- viriliste sublimée aux titres de l’honneur et de la gloire, dans une élaboration aristocratique qui trouve encore des échos]

Mais les choses se compliquent si l’on considère que l’homme lui-même est doublement soumis : à son Dieu et à son prince. il est d’abord soumis à un Dieu infiniment transcendant ­ soumission qui représente pour le croyant une libération : en reconnaissant son Dieu, Dieu jaloux et tout puissant (venu se substituer, soit dit en passant, à des déesses), le croyant se libère de l’ignorance, de l’incertitude, et du malheur du monde ; et il accède à un au-delà qui reproduit hyperboliquement une hiérarchie et une fantasmagorie viriles, dont la dimension allégorique n’est pas toujours perçue. Cette libération passe par un jihad ou un combat contre les passions, qui se confond avec une quête du juste milieu où se rejoignent l’injonction coranique, l’exemple de Muhammad (le Muhammed des philosophes et des théologiens) et la morale aristotélicienne. Dans cette tradition, la politique ne se distingue pas du souci de soi ou d’ une maîtrise de l’orgueil, du désir, de la colère, etc. Il n’y a rien là qui ne soit très classique (cf. Farabi ou Ghazali), à ceci près que le dernier mot n’appartient jamais qu’à Dieu. L’homme doit être juste, c’est-à-dire à la fois occuper sa juste place dans le monde ­ au sommet de la hiérarchie ­ pour autant qu’il donne sa juste place à la raison, et donne des gages aux vertus d’équilibre, de mesure, de modération, de persévérance dans la poursuite de l’effort. Vertus qui sont supposées barrer les excès virilistes, vertus qui ont poussé la tradition sunnite dans le sens du consensus, et de la conformité communautaire, vertus qui marquent encore, largement les mentalités. Voilà pour les principes, dont, en droit, il appartient au souverain d’être l’incarnation même, le guide et le garant.

Or la deuxième autorité à laquelle l’homme lui-même est soumis, c’est celle du despote, dont il faut rappeler le sens initial de maître de maison. D’un côté, l’injonction coranique d’obéissance au souverain assimile toute forme de contestation ou de révolte au péché, ce qui déjà restreint le politique comme tel ; de l’autre, le régime despotique domestique, de part en part, la politique en opérant une confusion du public et du privé Cet aspect qui est connu reste fondamental, en ceci qu’il place l’homme dans un double bind, une double contrainte perverse : l’homme est confronté à des gouvernants arbitraires et souvent féroces qui l’émasculent, non sans valider son autorité patriarcale, par la voie de la charia ou d’un islam d’Etat. L’homme se détourne donc de la politique, il se replie sur le domaine privé où il exerce son pouvoir mais où il rencontre les résistances que l’on sait C’est là où l’on retombe sur la question des femmes, du harem et de son corollaire le voile. Question qui est donc à réinscrire dans le cadre plus général d’une nécessaire émancipation du domestique en tant que celui-ci est pris dans les rapports entre les sexes, dans des liens de famille ou de tribu ; mais aussi en tant qu’il détermine l’agencement despotique où l’homme est à la fois victime et complice d’un régime qui exprime avant tout l’abolition du politique. Le domestique c’est-à-dire l’interdit (le haram), est bien le lieu où, pour les sujets comme pour le souverain, la politique n’a plus cours mais où la chose publique cède aux jeux de pouvoir, à l’imbroglio des fractions et des guerres intestines.

Evidemment, cela demanderait à être modulé en fonction des régimes et des grandes scansions historiques. Mais une chose est sûre, c’est que si la question des femmes se trouve aujourd’hui au coeur du politique ce n’est pas seulement pour des raisons identitaires dans la confrontation à la modernité et à l’Occident post-colonial ; c’est aussi qu’on y confronte ce retranchement dans le domestique. La formule du renouveau politique pour les sociétés musulmanes passe donc par l’intériorisation de la croyance (c’est-à-dire par la laïcité) et par l’extériorisation du politique (c’est-à-dire la libération des femmes, en tant qu’elle signifie celle du domestique et des schèmes patriarcaux, autrement dit à la fois une avancée démocratique et une revalorisation de la chose et de l’espace publics. [La question homosexuelle n’en est pas moins essentielle, en ceci qu’elle fraie une radicalité dans la défense des libertés individuelles, à l’encontre de l’ethos viriliste]

Le manifeste confronte les dyschronies massives (les écarts de temporalité importants) qu’induit cet héritage politique, héritage dont les immigrés et leurs enfants ne sont pas quittes et que les islamistes veulent se réapproprier. Le manifeste permet de dépasser les frontières spatiales et temporelles en posant une ligne de partage nette entre les démocrates et les autres. Entre les premiers qui ont choisi mais qui souffrent de se trouver perpétuellement pris entre deux feux et de ne pas trouver de tiers espace. Et ceux qui vivent leurs dyschronies dans la nostalgie, le ressentiment et la violence.

Il serait temps qu’on réalise pleinement que l’islamisme est un fascisme, un fascisme qui se nourrit de l’échec comme des pulsions fascistes qu’on lui oppose (qu’il s’agisse du racisme, des guerres les plus iniques, de la brutalité du capitalisme mondialisé). Comme le fascisme, l’islamisme commence par prendre appui sur un consensus populaire qui ici se fonde sur ce noyau viriliste d’essence théologico juridico-politique. Comme le fascisme, l’islamisme est moins une pensée politique consistante qu’un amalgame de mythes, de passions, et de réactions, à l’usage des masses paupérisées, déscolarisées, méprisées par les dirigeants. Comme le fascisme, l’islamisme en appelle à un sursaut, au rétablissement de la morale traditionnelle, de l’ordre patriarcal, de la respectabilité petite-bourgeoise, mais aussi de la dignité des vaincus. Comme le fascisme, l’islamisme invoque, parallèlement à une idée organique de la communauté, l’homme nouveau (cf. l’ouvrage de Chahla Chafiq, le Nouvel Homme islamiste), il cultive les valeurs viriles, la fraternité et la camaraderie, la force, l’énergie vitale, le désir d’ordre et de discipline, le sens du sacrifice et la pureté du coeur chère à la jeunesse, et bien sûr le désespoir. Comme le fascisme, il est antisémite et raciste, il déprécie les femmes et le féminin, il criminalise l’homosexualité, non sans manifester une ambiguïté très grande dans sa fascination du masculin. " Credere, obedire e combattere ", disait Mussolini : ce n’est pas pour nier les spécificités islamiques que ces homologies sont établies, et elles pourraient être poursuivies plus longtemps ; c’est moins encore pour disculper les uns et les autres ­ ignorer en particulier les responsabilités des régimes coloniaux et post-coloniaux de part et d’autre de la Méditerranée. J’insisterai pour dire que le Manifeste ne dédouane en rien des luttes contre les Bush, Sharon et Le Pen, qui sont les plus sûrs alliés des islamistes.

Mais ce texte a l’insigne mérite de mettre à jour le politique, de pointer une troisième voie, en résistant aux sommations violentes qu’inflige l’actualité.