"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Les " bons Arabes " et les bons Arabes

par Brigitte Allal

Ceux qui ont rédigé et signé le Manifeste contre la misogynie, l’homophobie et l’antisémitisme ont été parfois accusés d’être les " bons Arabes ", c’est-à-dire ceux qui ne sont ni misogynes, ni homophobes, ni antisémites, mais surtout ceux qui sont les " collaborateurs serviles de l’ennemi ". Cet " ennemi ", comment le définir ? Si on reprend tous les termes du Manifeste, c’est à la fois celui qui défend l’égalité entre hommes et femmes et autorise l’homosexualité, à savoir là plutôt l’Occident, et celui qui condamne l’antisémitisme, c’est-à-dire là plutôt les juifs. Pour certains, les deux se mélangent sans doute (comme ils se mélangent dans les prêches d’Ali Belhadj), mais pour la majorité, il s’agit des juifs, et, en arrière-plan du conflit israélo-palestinien : ils sont les " bons Arabes " d’Israël.

Le terme de " bon Arabe " suppose évidemment qu’il y ait une norme de l’Arabe, avec mauvais et bons Arabes, sans guillemets : les " bons Arabes " sont de mauvais Arabes. Quant aux bons Arabes sans guillemets, comment sont-ils définis ? Les bons Arabes ne peuvent être pour l’égalité entre hommes et femmes, pour la reconnaissance de l’homosexualité et contre l’antisémitisme sans donner de gage à l’Occident, qui les a colonisés et qui apparemment continue de le faire, ou aux juifs, associés au pouvoir israélien, quels que soient leur nationalité ou leur positionnement politique.

Ce sont, non pas ceux qui soutiennent une juste cause, qui dénoncent une injustice ou une oppression (on ne voit pas pourquoi ce serait la spécificité des Arabes de dénoncer une injustice, ce serait plutôt la spécificité des mouvements de gauche, quelle que soit leur nation, de ceux qui ont dénoncé les colonialismes et milité pour les indépendances, par exemple), mais ceux qui soutiennent " leurs frères et leurs s¦urs ". La notion de bons Arabes sans guillemets suppose la notion de communauté arabe, de grande famille arabe, et renvoie soit à la nostalgie du panarabisme d’antan, soit à la reviviscence récente de la oumma.

C’est dans ce contexte que se pose malheureusement en France la question du soutien au peuple palestinien. Or l’on ne soutient pas le peuple palestinien parce qu’il s’agit de " frères ", mais parce que l’on considère qu’Israël mène actuellement une guerre coloniale, et que le non-respect des accords internationaux pour la création d’un État palestinien est un scandale et un grave danger pour la légitimité des instances internationales dans le futur. Pour ce soutien, l’on a besoin d’un mouvement d’opinion fait de tous ceux qui dénoncent l’injustice faite au peuple palestinien, Arabes, juifs, ou ni l’un ni l’autre. Et c’est précisément parce qu’il ne s’agit pas de " frères " qui soutiennent des " frères " que l’on a une chance de voir s’imposer en Palestine et en Israël le plan de Genève, par exemple, qui est porté par des mouvements démocratiques et de paix, et non par le Hamas et le Likoud, qui sont portés par des forces rétrogrades et guerrières. C’est dans cette mesure que les bons Arabes sans guillemets sont de mauvais soutien à la lutte du peuple palestinien pour son droit à avoir un État.