"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

Accueil du site - Imprimer

Pourquoi j’ai signé ce manifeste

par Alice Cherki

Je vais tenter d’y répondre comme tout à chacun, le plus brièvement possible. En fait, je pourrais le dire en une phrase. A la lecture de ce texte, reçu par e-mail avant même sa parution dans la presse, j’ai eu l’impression d’une bouffée d’air : sortir du discours sur l’origine, sur l’identité, sur la victimisation qui, depuis un certain temps, nous harcèle de toute part. J’ai respiré au point ­ et ceci du côté de l’anecdote amusante ­ que, outre le fait que je lisais parmi les signataires les noms d’amis proches dont je partage les idées et les actes, j’ai complètement fait abstraction du fait qu’il était, dans un premier temps, volontairement destiné aux personnes, comment dire, nées musulmanes, pour ne pas dire d’origine et/ou de culture musulmane ; j’ai tout de suite envoyé ma signature mettant d’ailleurs dans l’embarras les auteurs de ce texte. Certes, ceci est anecdotique mais témoigne de l’ouverture de ce manifeste contre la misogynie, l’homophobie et l’antisémitisme. Dans certains milieux, on s’étonne de l’association lutte pour l’égalité des sexes, halte à l’homophobie, lutte contre l’antisémitisme. J’y vois une méconnaissance, plus même une ignorance de ce sur quoi s’appuie l’islamisme politique agitant le monde musulman. Ces trois intolérances sont en fait attisées par la même haine. Mais cette anecdote de ma signature anticipée témoigne aussi que j’y reconnaissais un socle qui est le mien, celui d’assumer des identifications plurielles et d’y être fidèle sans aucun réflexe identitaire. C’est au nom de ces identifications plurielles que j’ai soutenu et signé en son temps, il y a un ou deux ans déjà, l’appel d’une autre voix juive et que je me retrouve ici aussi dans ce présent appel.

Je ne suis pas une militante de la laïcité au sens où je n’ai pas pour religion la laïcité. Je suis attentive aux traces dans l’histoire de chacun venant des textes dit fondateurs et exégétiques ; elles ne sont pas à être exclues et sont à prendre en compte mais dans l’enrichissement des cultures réciproques sans renvoyer, une fois de plus, les uns et les autres au communautarisme, au différentialisme, au fatalisme des origines. C’est ce que j’entends par laïcité vivante.

Enfin, l’ouverture politique exprimée par les auteurs de ce manifeste fait entendre quelque chose d’autre que la logique du " ou bien, ou bien " dans laquelle quels que soient nos efforts, nous finissions par être enfermés par les voix qui crient plus fort que vous et qui vous réduisent, que vous le vouliez ou non, soit au silence, soit à l’assignation identitaire.

Mais enfin, et c’est essentiel parce que c’est toujours sur eux finalement que cela se cristallise, pourquoi les descendants des pays qui furent soumis au colonialisme n’auraient-ils pas le droit de penser librement, en toute connaissance des ratés de l’histoire ? Penser le contraire, penser qu’il y a une fatalité qui conduit à une assignation d’origine, c’est un peu penser comme l’ethnopsychiatrie ou l’universalisme occidental du XIXe siècle. " Nous nous sommes tous insurgés contre cela, car cela est faux et régressif. " C’est méconnaître l’altérité d’une culture toujours en mouvement, méconnaître que ces descendants ont aussi des identités plurielles. Le silence sur la période coloniale cherche aussi à écraser cela. C’est aussi vouloir les exclure de la citoyenneté, fait fi du fait que la citoyenneté concerne tout un chacun et mettre plus ou moins insidieusement du côté du fatalisme la confusion entre citoyenneté et arabo-islamique, utilisée à des fins politiques. Or, je ne vois pas comment pourraient s’y retrouver les jeunes Français dit d’origine maghrébine si on véhicule cette confusion autour de la citoyenneté, que ce soit de ce côté-ci ou de l’autre de la Méditerranée.

Un dernier mot concernant le conflit israélo-palestinien. Je souscris à tout ce que vous avez évoqué dans et autour de ce texte et depuis fort longtemps sur ce conflit. J’ajouterais, pour y avoir été particulièrement exposée, que sont insupportables les dérives de pensée qui amènent un certain nombre de juifs dit de gauche, et pas seulement le CRIF, à s’identifier finalement massivement à Israël et à ne pas supporter ou à mal supporter les critiques faites à la politique israélienne, y voyant finalement une menace vis-à-vis d’Israël, à ne pas supporter par exemple que l’on parle de colonialisme pour qualifier l’attitude d’Israël dans les territoires occupés. Cela constitue souvent une ligne de fracture. J’ajouterais un point plus personnel. Cela témoigne d’une ignorance de l’autre, de ce que peuvent être les traces laissées en lui par l’islam. Cette ignorance se retrouve chez ces personnes, fort médiatisées, au jugement péremptoire. Ils n’arrivent pas à s’identifier partiellement, au-delà du conflit politique, à ces autres, issus de ce monde à la fois différents et pareils. Même sans les mettre en miroir, les dégâts sont peut-être différents mais graves, de plus en plus graves, du côté de ceux qui s’identifient à la cause palestinienne, pas forcément parce que c’est un combat politique juste, mais au nom d’une revendication identitaire massive et surtout d’une position de victime.

L’amalgame juif et israélien, sionisme et judaïsme, est quelque chose d’extrêmement préoccupant d’autant plus qu’il est le plus souvent alimenté par une grande ignorance et une haine aveugle pour finalement le plus proche.

Arriverons-nous à dépasser cela, à faire entendre une voix qui rame à contre courant ? Je l’espère. Pour cela il faut être nombreux, présents et faire tâche d’huile si possible car, et c’est là mon dernier point, chacun sait combien surgit dans ce genre de situation, l’anathème traître. Certains se souviennent que c’est ainsi que furent désignés les Français soutenant les indépendantistes algériens.

Plus nous serons nombreux à signer ce manifeste, toute naissance confondue, et plus nous battrons en brèche ce vieux serpent de mer de la traîtrise qui revient régulièrement pour stigmatiser ceux qui dérangent parce qu’ils anticipent ce qui, plusieurs années plus tard, ressurgira comme pensée évidente.