"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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De la paranoia individuelle, du délire collectif et de la réalité française

par Saïd Bouaïssi

A quand de la rationalité individuelle face aux étoiles jaunes de la pensée ?

 [1]

J’ai vécu cet été comme un rêve avec tout ce que peut contenir une telle chose : événements impromptus, sans corrélation apparente, distorsion des sens, manipulation par des volontés "autres", instants de bonheur ou de satisfaction, moments de panique, paranoïa attentiste sur ce qui va m’arriver dans les prochaines secondes,...

Que ce soit en France ou ailleurs, l’actualité a été riche, mais plus riche encore les réactions prématurées, les interpellations houleuses, les interprétations honteuses. Contrairement à beaucoup d’autres, je ne vais accuser personne ni en général ni en particulier, je ne vais même pas chercher à qui profite le crime malgré ma propre paranoia. Je pense que les réactions des uns et des autres répondent à une "logique", logique un peu folle, sans cohérence,... disons plutôt à un enchaînement rationalisable de causes et d’effets, un peu comme le foldingue cycle répressions-attentats qu’on donne à manger à l’heure du repas médiatique israélo-palestinien. Et encore, je n’ose accorder une quelconque aura cartésienne à la bêtise humaine, aussi infinie que la transcendance divine. Appelons cela rationalité normative, le prêt à penser, prédigéré par tous les spécialistes ès spécialités de la Terre et d’ailleurs.

Je vais quand même prendre le temps ici d’accuser un climat : une bouillie infecte où remonte tout ce qu’on pourrait considérer de pire chez tous, chacun s’essaie à dire ou montrer à penser le plus reptilien, s’en réjouit et l’affiche "ostensiblement".

Un tour du Mur au Proche-Orient

Sur le conflit au Proche-Orient, tant de choses sont dites dans tous les sens ; le physicien dira qu’action et réaction s’annulent et que par inertie la situation n’a pas bougé. Le fait que tout ce qui est dit soit porté par des vecteurs de vérité ne change rien : de toute façon, on fait aujourd’hui la distinction entre l’horreur et l’horreur, j’ai mon horreur bleue et toi la rouge. Jusque là, rien de nouveau, on regarde toujours cela à la télé à 20h pendant le repas médiatique, tu veux pas un peu plus de purée, non c’est bon j’ai plus faim...

Mais voilà que le premier ministre israélien cherche à sortir de Gaza (malgré son parti, malgré son gouvernement). Et revoilà cette rationalité normative qui va nous chercher tous les arguments possibles pour dire "nous n’acceptons rien de lui" même si ce qu’il fait engendrera une onde de choc suffisante dans les sociétés israélienne et palestinienne pour préparer d’autres retraits dans l’avenir. Je refuse cela en affichant clairement ma volonté de voir ce plan de désengagement avancer. En faisant cela, oui, j’occulte volontairement ma partie paranoïaque qui me pousse à réfléchir aux sous entendus de la politique du gouvernement israélien ; mais je suis toujours refusé à me décréter spécialiste ès sharonologie et si je désire 10 pour les palestiniens (un partage de la terre, deux Etats pour deux peuples) je prends volontiers le 1 ainsi proposé sans faiblir sur les critiques à mener de suite et les exigences à formuler dans l’avenir. En soutenant "l’ennemi de tous" aujourd’hui dans son plan de désengagement (et uniquement pour cela), je pense surtout aux Gazaouis qui pourront enfin circuler librement entre Gaza et Rafah sans passer par les multiples check-points, en insistant bien sûr sur la nécessité pour eux de pouvoir gérer leur propre frontière maritime et terrestre dans le cadre d’un accord entre l’Autorité Palestinienne et Israël (comme les négociations intermédiaires de l’Egypte semblent le laisser penser, cela prendra du temps mais cela devrait aboutir).

Autour de l’Irak

La chaleur de l’été irakien semble avoir poussé de nombreux candidats au djihad à tenter le "nouveau califat" à partir de Najaf [2]. Deux choses à rappeler : le seul personnage médiatique, à part Moqtada al-Sadr, à demander la renaissance du califat islamique est Oussama Ben Laden, sans que cela n’interpelle personne sur la comparaison des méthodes et des idées des uns et des autres. La rationalité normative veut qu’on soutienne (ne serait-ce qu’en pensée, qu’en articles élogieux tout le long de grands quotidiens nationaux) le "Mahdi" parce que cela va dans la suite de la politique française après le fiasco diplomatique irako-onusien [3].

Au fait, pourquoi le "Mahdi" ? Parce qu’Al Sadr se décrète ainsi. Et pourquoi se décrète-il ainsi ? Parce que, dans la confession chiite, le Mahdi est le douzième et dernier imam attendu par les croyants, pour réunir tous les musulmans du monde au cours de la lutte de l’Apocalypse contre l’Antéchrist. Avant de dire "l’Armée du Mahdi" à la radio aux heures de grandes écoutes, réfléchit-on aux implications de tels propos ? Est-ce que si Raël se définit comme le nouveau Jésus, va-t-on dire tous les jours à la radio que "le nouveau Messie Raël est arrivé" ? Et la rationalité normative de répercuter les propos de cet ignorant primate encourageant le climat de paranoïa individuelle et de délire collectif partout dans le monde. Et après, on s’étonne que l’ayatollah Ali Sistani, érudit théologique et fin politicien, réunisse dix fois plus de personnes dans une manifestation pacifique visant à libérer par sa simple parole les lieux saints chiites [4].

Qui aurait prétention aujourd’hui à représenter les chiites ou même les Irakiens en Irak en dehors de toute consultation électorale ? Celui qui prend les armes et qui menace les femmes, les ouvriers et la gauche irakienne dans leur pays [5] ? Ou celui qui, comme Sistani, parvient à faire taire les armes par une manifestation pacifique [6] et prend le pari de réussir une démocratie pluripartite, voire même fédérale (volonté partagée par les Kurdes du nord de l’Irak) ? Quelle est cette rationalité normative faisant la publicité (et je pèse ce mot) des pires extrémistes sans discuter des Irakiens qui s’y opposent au risque d’échauffer le vide de nos esprits ignorants de la situation réelle ? Nous ne travaillons pas sur le réel mais bien sur l’inexistant fantasmé par notre propre paranoïa. Les Irakiens ne s’y trompent pas et plébisciteront Sistani pour ses actes.

Un "tournant" en France

L’été fut rempli de symboles en tous genres : croix gammées à l’envers et à l’endroit, croix et pierres des cimetières profanés, croissants des mosquées brûlées, étoiles de David... La rationalité normative veut qu’on s’indigne de bon ton et, pour une fois, je ne la contesterais pas. Quoique... Il y a eu des tendances à s’indigner rationnellement et normativement à ce qui n’existe pas. On a bien plus parlé des affaires qui se sont révélées être des canulars que des affaires bien réelles et documentées [7]. Et quand on s’est rendu compte que tout cela n’était que canular, qu’a-t-on fait ? A-t-on passé tout simplement pour se concentrer sur les vrais problèmes ? Non, la rationalité normative en a rajouté une couche pour expliquer doctement pourquoi la paranoïa de tous était justifiée. Les affaires, les affaires sur les affaires...

Et pourtant, les canulars portent sens. On voit désormais des "déséquilibrés" lançant des actes au hasard contre les juifs, les arabes et les noirs, ou encore un juif brûler un centre social juif. Ce ne sont que des déséquilibrés ? Je répondrais que ces derniers sont hypersensibles à tous nos maux et au climat abject, qu’ils réagissent plus fortement que nous à l’atmosphère de tension croissante. Les déséquilibrés disent, pour nous, la vérité inavouable. Car qui osera dire aussi l’inentendable question : "le pire est-il devant nous ?". Quand les fous commencent à agir, on peut penser que les gens "normaux" finiront par le faire et on peut trembler.

La réalité est toujours trop horrible à accepter, il est difficile d’entendre l’inentendable, de voir l’inavouable [8]. On se retrouve face à de nombreux indépassables qui sont autant de défis à notre société et à notre mode de vie.

Sur les agressions antisémites et l’immigration, les intentendables questions que se posent plus de gens qu’on ne croit sont du genre "aurait-on fait une c... à amener ces arabes loin de leur pays, pas foutus qu’ils sont de s’entendre avec les autres et tapant joyeusement sur les juifs ou leur symboles ?" et surtout "qu’est-ce qu’on n’a pas fait pour que tout se passe bien ?" [9].

La gauche qui avait repris en main le dossier de l’immigration en 1981 pensait que tout allait se régler dans la rationalité normative : "ils seront français donc tout ira bien". Et, 25 ans plus tard (une génération  !), on a alors vu des organisations musulmanes françaises manifester contre la loi du 15 mars en expliquant doctement qu’ils la respecteront le moins possible. Quelle plus belle manière de dire que, de toute façon, la loi n’existe pas, de même que l’autorité et la légitimité de la décision démocratique ? Les hommes politiques et les leaders d’associations, quelles que soient leurs positions ont joué et parlé sur le danger de l’inexistant (comme le problème que pose le voile à l’école). La véritable réflexion sur l’existant de la question de la liberté pour les élèves au sein de l’institution aurait peut-être préféré qu’on laisse passer la liberté qui n’engage que soi (sa façon de s’habiller...) et de brandir un bouclier inébranlable aux soi-disant droits qui engagent aussi les autres ainsi que l’institution scolaire elle-même (installation de salles de prières dans les écoles, "gestion musulmane des horaires", refus de participer à certains cours...), quitte à revenir sur les acquis d’autres.

Je n’aime pas le voile pour ce qu’il symbolise de soumission pour la femme à un ordre mâle dépréciatif mais j’aime encore moins la médiocrité normative qui a fait d’un bout de tissu le drapeau du pays des imbéciles intolérants et la bannière des manifestation des ignorants de tous bords, sous laquelle je suis mis bien malgré moi.

Retour en Irak et aux Etats-Unis

Tout retourne en Irak car toute notre vie politique tourne autour de l’affrontement avec les Etats-Unis. En lisant les articles décrivant avec force formules laudatives les islamistes armés, j’ai eu la tenace impression que l’on refuse aux Irakiens la possibilité ou pire la capacité de se construire une démocratie, alors que les plus grandes autorités de l’après-Saddam ont choisi le rapprochement pacifique et critique avec les Etats-Unis.

J’ai eu l’impression que la rationalité normative nous portait à critiquer les islamistes armés et à être en guerre contre les Etats-Unis alors qu’il me semblait plus profitable pour les Irakiens eux-mêmes de faire le contraire.

-  Quand je vois comment la diplomatie française tape sur Iyad Allaoui quand il affirme que "le terrorisme ne connaît pas de limites" [10] : qu’on en parle aux Espagnols et ils en répondront !!!

-  Quand j’entends parler de l’enlèvement monstrueux de journalistes français par de non moins monstrueux personnages terroristes : on prétend que tout cela est "une injustice" au prétexte de la position française sur l’intervention états-unienne en Irak [11]. Quelle justice attendons-nous de gens qui n’hésitent pas à tuer des Irakiens en masse dans des attentats visant les postes de police ?

-  Quand je vois notre manque de soutien à la démocratie irakienne naissante : quels partis politiques de gauche, à part quelques communistes, aide la gauche irakienne, féministe et laïque, à émerger et à faire front pour demander ce que désirent tous les Irakiens, c’est-à-dire l’organisation d’élections (ce qu’essaie de faire Allaoui) et le départ programmé (et non désordonné) des troupes américaines le temps d’un accord sécuritaire avec la future assemblée élue ?

De quoi parlons-nous depuis des mois en France ? De l’existant ou du fantasmé ? Et où nous mènera encore cette rationalité normative ?

Qu’on est bien en France...

Quand je compare les informations de 20 heures d’il y a 15 ans à celles d’aujourd’hui, je tremble. Jamais autant entendu parler des juifs et des arabes. Il faut bien dire qu’ils posent problème. Les peurs, les paranoïas, les solidarités naturelles envers quiconque dérangent parce que dans tout ce bazar, il faut prendre parti. Et les partis de prendre parti  : le plus mal possible pour le PS bien entendu. [12] Seule question qui semble pertinente : quel parti la rationalité normative va-t-elle nous faire prendre ? Et vous, vous en pensez quoi de tout cela, demandera le gars de la Sofres au téléphone ?

Et la réalité communautaire française dans tout cela ? Quel sens a-t-elle d’une part quand un ministre israélien des Affaires Etrangères, d’un Etat osant critiquer les Français de culture musulmane, se déplace sur le lieu d’une agression antisémite et vient donner des leçons de république pour un acte qui s’est avéré être l’acte d’un juif ? Quel sens a-t-elle quand la diplomatie française, la voix de MON pays à l’étranger, prend une mosquée comme tribune et les appels en arabe de primates intégristes que je n’ai jamais élus ?

Les communautés sont du domaine de l’inexistant ! Elles n’existent que dans la rhétorique bien rôdée de la rationalité normative ! Comme les spectacles de clown, elles n’existent qu’éphémèrement et que pour nous faire rire. Seules existent un grand nombre de rationalités individuelles, capables parfois de réagir collectivement et non en meutes. Le communautarisme n’est pas là où on le croit : je suis franco-européen, algérien, maghrébin, musulman, physicien, enseignant, poète ; le communautarisme est à l’intérieur de moi et il fait que je peux ressentir des solidarités pour les uns et les autres mais il ne m’oblige en rien et surtout pas au nom de la rationalité normative de faire ceci ou cela, et surtout de prendre parti.

Qu’on en tienne compte quand on fait de l’information sur tout et n’importe quoi, le monde en sera peut-être plus clair

[1] Said Bouaissi est doctorant en physique des particules, signataire du Manifeste des Libertés

[2] comme on a pu le lire sur les forums d’oumma.net

[3] relire à ce sujet la pertinente position de Bernard Kouchner "Ni la guerre, ni Saddam" dans Le Monde du 4 février 2003 http://coranet.radicalparty.org/pressreview/print_250.php ?func=detail&par=4457

[4] http://www.liberation.fr/page.php ?Article=234100

[5] http://www.solidariteirak.org/article.php3 ?id_article=107

http://www.solidariteirak.org/article.php3 ?id_article=128

Solidarite Irak est un mouvement français (proche des communistes) de soutien à la gauche irakienne démocratique, féministe et laïque.

[6] manifestation attaquée par des groupes terroristes armés, attentat meurtrier dont on a peu fait l’écho

[7] voir les chiffres de la CNCDH : http://www.commission-droits-homme.fr/

[8] Lire à ce sujet le brillant roman de Jean-Marc Parisis : Retour d’ascenseur

[9] Faut-il rappeler que la majorité des Français n’est ni juive ni arabe et s’inquiète avec raison de la montée des tensions entre communautés ? Faut-il rappeler que cela a peut-être un lien avec l’accès de Le Pen au second tour de la présidentielle ? Que ce dernier a réussi l’exploit de réunir les votes de juifs anti-arabes (y en a), d’arabes anti-juifs (y en a aussi) et de gens anti-tout...

[10] http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3218,36-377108,0.html

[11] entendu sur France Info

[12] http://www.communautarisme.net/index.php3 ?action=page&id_art=76892