"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Pourquoi moi

par Sophie Bessis

Georges Corm a dit, dans un de ses livres, que les membres des minorités résidant en terre d’islam étaient des " musulmans culturels ". Je n’aime pas trop l’expression mais elle dit tout de même que ces minorités sont ­ ou étaient, pour celles qui n’existent plus ­, elles aussi, construites par la culture dominante autant qu’elles la construisent.

Me concernant, je préfère l’expression de " juif-arabe ", que j’ai pourtant longtemps refusée car elle me semblait relever de l’appropriation-négation. Mais, en ces temps où l’on ne sait plus qu’il y a eu un judaïsme arabe et que le monde arabe porte encore les marques enfouies de sa part juive, je souhaite désormais reprendre possession de ce terme. Tout cela pour dire que je ne suis ni dedans ni dehors, donc dedans-dehors. C’est peut-être cela avoir grandi minoritaire dans une société fortement communautarisée.

Les membres des minorités ont deux possibilités : soit épouser l’identité communautaire, soit émigrer vers l’universel et souhaiter que la société dominante s’y rallie, seul moyen pour eux de devenir des citoyens. Dans ce dernier cas, le minoritaire est à l’affût de tout signe de progression vers l’universel d’éléments de cette société.

Il est évidemment trop tard pour les juifs-arabes, espèce en voie de disparition comme chacun sait. Mais faire obstinément partie du dernier carré des " Mohicans " permet de continuer à vivre le dedans-dehors. C’est, entre autres, de cette posture que j’ai lu le manifeste.

Et ce texte est un pas immense dans cette progression que je souhaitais tout à l’heure. D’abord parce qu’il s’attaque aux trois tabous majeurs du monde arabe : le même-autre (c’est en cela que le statut du juif est atypique : il n’est jamais l’autre absolu, il est l’autre plus ou moins déguisé en même, et donc plus dangereux comme on sait), les femmes, la norme sexuelle. Pour ma part, toutefois, je ne parlerai pas ­ comme le fait le manifeste ‹ de " cultures musulmanes " mais d’espace arabo-musulman, qui me paraît cerner plus justement le territoire géographique et culturel où ces tabous sont à l’oeuvre ensemble. Mais c’est un autre débat.

En prenant position en même temps sur les questions de la misogynie, de l’homosexualité, de l’antisémitisme (dans l’ordre de gradation du tabou, la question de l’antisémitisme, si grave soit-elle, touchant peut-être moins que les deux autres aux structures), le manifeste produit un discours total qui ne laisse aucune place au compromis. C’est, à mon sens, une erreur que de lui reprocher d’être trop rapide sur tel problème, ou trop conciliant sur tel autre, car il ne se situe pas dans le champ étroit de la politique, mais dans celui, beaucoup plus large, du politique. Au-delà du manifeste lui-même, il faut, sans doute, éclaircir des positions politiques sur les sujets les plus sensibles. Mais pas forcément dans le texte lui-même.

Voilà, très vite et trop simplement dit, pourquoi j’ai signé ce texte. Un regret, cependant : l’institution de deux " collèges " de signataires. Je la comprends, je comprends que les signataires " de culture musulmane " aient éprouvé le besoin de se compter. Cela confirme, néanmoins, la dictature de l’assignation identitaire à laquelle nous sommes soumis et l’urgence de trouver les moyens de s’en libérer. Mais peut-être est-ce une autre richesse de ce texte que de reconnaître son emprise et de défricher des pistes pour en sortir.