"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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Interview de Chahla Chafiq, Wassyla Tamzali, Nadia Tazi et Tewfik Allal dans "Il Manifesto" (Italie) du 28 septembre 2004

par Anna-Maria Marlo-Poli

La gauche s’est profondément divisée à propos de la loi française sur la laïcité, et surtout sur la question du voile. Comment est-on arrivé à une telle situation d’incompréhension de fond quant aux valeurs à défendre ?

Les réponses de Nadia Tazi, philosophe, Wassyla Tamzali, avocate (ex-présidente de la commission pour les droits de la femme de l’Unesco), Tewfik Allal, syndicaliste, Chahla Chafiq, écrivaine, réfugiée iranienne, tous signataires du " Manifeste des libertés " (voir " Il Manifesto " du ’4 avril 2004 http://www.ilmanifesto.it/).

Nadia Tazi : Pour schématiser grossièrement une affaire très complexe et qui a suscité divers débats : dans la gauche française, il y a eu à la fois contradiction et confusion quant aux principes fondamentaux. D’un côté, la lutte contre le racisme dans une société post-coloniale, qui doit régler ses comptes avec la présence de l’extrême droite, une lutte qui recouvre celle contre l’exclusion (économique, politique, etc.) et avec la non-reconnaissance de l’autre, situation qui à son tour rappelle ou évoque, sous le titre " pannes de l’intégration ", un malaise identitaire du pays entier, qui trouve, comme cela arrive souvent, un défouloir dans l’école. De l’autre côté, la lutte contre les discriminations sexuelles, dont le foulard est l’effigie, et, au-delà, l’opposition à l’islamisme, perçu comme une dangereuse idéologie dans le contexte international de l’après ’’-Septembre. C’est une question de culture politique.

Pour l’extrême gauche, en particulier (polarisée sur la violence du capitalisme globalisé, sur les exceptions culturelles), il ne faut pas marginaliser davantage des jeunes filles déjà marginalisées, victimes des victimes (du racisme comme du sexisme), au moment même où le gouvernement de droite mène une offensive néo-libérale et sécuritaire. Pour d’autres, la religion de la laïcité française devrait être revue concernant aussi bien les mutations politiques contemporaines que les principes qui la fondent (Condorcet, la liberté de conscience). Mais cela ne renvoie pas seulement à une question de valeurs : beaucoup ont contesté le moyen, outre l’objectif, considérant que cette question, qui concerne les coutumes et les mentalités, ne peut être résolue autoritairement par une loi dans la mesure où le moyen juridique est inadéquat sinon dangereux car pouvant dresser l’un contre l’autre islam et république. Dans l’autre camp, ceux des partisans de la loi, beaucoup considèrent que l’islamisme doit être combattu comme idéologie politique, et faisant valoir leur expérience sur le terrain dans les banlieues, pensent que la question du voile ou celle de la femme annoncent d’autres récriminations (piscine, dispense de cours de sciences naturelles, séparation des sexes dans les hôpitauxŠ) ou, plus généralement, l’affiliation à un mouvement extrémiste global. En ce qui concerne l’école, il faut conserver l’objectif d’une même institution pour tous. Ainsi, une question relativement classique pour les féministes, qui a déjà fait débat aux Etats-Unis ou en Inde, par exemple (celle de l’intersection féminisme/racisme), s’est greffée sur les énormes problèmes du modèle de l’intégration " à la française ", sur la laïcité (autre singularité française), sur l’école (crise de l’autorité). D’autre part, même s’il peut apparaître local, ce cas ne peut évidemment pas être dissocié de la question géostratégique de l’islam aujourd’hui (" choc des civilisations ", guerres en Irak et au Moyen-Orient, etc.). Et là encore, il existe différentes appréciations au sein de la gauche selon les sympathies, les prismes social-démocrate, tiers-mondiste, libéral, etc. Si la question du voile a eu ce caractère passionnel, c’est parce qu’elle soulève cette complexité avec des sentiments intriqués, beaucoup de non-dit, d’ignorance, de malaise et de zèle réactif : toutes choses qui dépassent la division gauche/droite. Le débat le moins perçu est celui qui a eu lieu entre les musulmans eux-mêmes et qui n’a pas seulement opposé croyants et non-croyants, conservateurs et progressistes, identitaires et assimilés, Français et Maghrébins, mais plus radicalement ceux qui veulent tracer une vraie frontière politique contre l’intégrisme et ceux qui passivement (par conformisme sunnite, par fraternité ou par un complexe identitaire) perpétuent une continuité entre islam (culture et religion) et islamisme. Il faut exiger de la gauche qu’elle cesse de manifester, au nom d’un tiers-mondisme obtus, des sentiments troubles à l’égard des démocrates musulmans, perçus comme trop occidentalisés et insuffisamment représentatifs tandis que, en même temps, elle a tendance à passer outre à l’intégrisme.

Wassyla Tamzali : Moi, je revendique le droit de parler en tant que " personne de culture musulmane " ­ je dis " islamique " pour qui est religieux. Mais même la gauche nous exclut en tant que musulmans laïques ; elle refuse de donner une légitimité à notre parole. Il y a aussi un second point : la question du racisme à rebours de la gauche européenne, le refus de considérer que l’islam fasse partie de l’histoire de la pensée et qu’il puisse être soumis à l’évolution de la pensée. L’histoire finit là où commence l’islam. C’est comme si l’on disait que les droits de l’homme sont un concept qui n’a de pertinence qu’entre l’Oural et la rive nord de la Méditerranée. Ce racisme à rebours part d’un bon sentiment ­ combler le déficit de solidarité, souligner l’égalité entre les cultures ­ mais il a un contre-effet, celui de placer cette culture en dehors de la pensée. De cette manière, le processus de résistance est exclu de la pensée. En revanche, la seule approche solidariste, selon moi, dans le contexte de mondialisation, doit être celle qui rassemble les différents groupes de résistance dans les différentes cultures.

Tewfik Allal : Dans le cas de la polémique sur le voile également, on a pu constater l’écart existant entre les organisations françaises de gauche et l’immigration. C’est comme si dans le discours politique de la gauche, y compris dans sa mouvance humaniste, le miroir de l’immigration était utilisé pour alimenter son propre discours. L’extrême gauche et la gauche disent : " Regardez ce que nous avons fait à cette communauté, avec le racisme, la stigmatisation sociale, etc. ". Mais nous qui venons de là avons nos exigences de liberté, y compris à l’égard de nos pays d’origine. Il faut remettre en cause le discours de la gauche fondé sur la victimisation car, en empruntant cette voie, de nombreux citoyens sont restés privés de parole politique. Les islamistes sont alors arrivés et ont pu remplir ce désert.

Chahla Chafiq : Il s’agit d’un rapport de force. Il y a la crise sociale et politique qui explique le succès de l’islamisme en raison des problèmes d’exclusion et de l’écroulement des idéologies qui se voulaient progressistes. Le vide a été rempli par une alternative identitaire, extrême droite d’un côté, islamisme de l’autre, qui appartiennent tous deux au nouveau fascisme. Il y a une crise de sens, de valeurs, de sorte que ces valeurs, celles des droits de l’homme, de la femme, de progrès social, ne sont plus défendues avec la même force qu’auparavant. L’Iran a été le laboratoire de tout cela. L’islam révolutionnaire, qui y a triomphé, se voulait juste, égalitaire ­ des éléments qui sont présents aujourd’hui dans l’islamisme européen : lutte des opprimés, lutte contre la corruption, question morale. Mais, en suivant cette logique, on arrive à l’alternative communautaire, l’islam comme religion devenant source de lois sociales. Même si, en Europe, il est douteux que l’on puisse aller aussi loin ; il ne s’agit pas d’un fantasme : à Ottawa, il est possible d’appliquer les lois islamiques pour les musulmans. J’ai constaté, dans mon travail en banlieue, que l’on commence par le voile, puis on en arrive à l’absence aux cours de natation ou de biologie. C’est un ensemble. Pas à pas, on approche d’une alternative communautaire. À travers mon travail sur l’immigration, j’ai pu voir à l’¦uvre les mécanismes qui permettent le développement d’une utopie fascisante, basée sur l’identité, avec à la base la tradition patriarcale, et donc avec la question de la femme au c¦ur du projet. Ce n’est pas un hasard si le voile est le symbole de cette stratégie.

Nadia Tazi : Les uns et les autres savent que cette frontière qui est transnationale et qui divise aussi la gauche passe par la question de la condition de la femme. Sur ce point, la question est faussée, puisque les Françaises voilées peuvent toujours se réfugier derrière les lois de la République qui garantissent leurs droits. Elles ont beau jeu de suivre Tariq Ramadan et de se dire libres, modernes, instruites etc., de montrer une mauvaise foi absolue quand on prend la mesure de la gravité des problèmes : " dyschronie " Orient-Occident quant à la condition de la femme, absence d’historisation des écritures, énorme passif politique dont les populations immigrées ne se sont pas libérées et qui dévaste de très nombreux pays méditerranéens.

Wassyla Tamzali : Que signifie le voile ? Il est admis, sans discussion, en tant qu’élément religieux, ce qui est déjà grave pour une gauche qui se prétend politique. Nous avons d’ailleurs eu la preuve avec la crise des otages que le voile est politique : l’an passé, ’ 200 filles se sont présentées lors de la rentrée scolaire avec le voile, cette année seulement 72. Les organisations islamistes politiques qui les instrumentalisent ont eu peur d’outrepasser des limites et de faire porter sur l’ensemble de la communauté le poids de l’éventuel assassinat des deux journalistes. Il faut que la gauche comprenne que le port du voile est un acte politique auquel il faut répondre par un acte politique : comment est-il possible qu’une gauche qui se dit féministe accepte de voiler les femmes, reniant toute la lutte politique sur les droits des femmes et sur le lieu d’oppression des femmes qui est le corps ? Selon moi, la gauche n’a pas pris la mesure du problème. Le voile n’est plus le signe d’une culture anthropologique mais d’une culture politique. Et je n’accepte pas une culture politique qui discrimine les femmes. Avec des raisons qui semblent de bon sens, on tue la résistance. Paul Ricoeur parle de tolérance. Mais alors, cela signifie que l’on tolère que des gens se trompent, donc que c’est relatif, mais ceci relativise la position qui soutient que l’oppression de la femme commence avec l’oppression du corps. Mais de cette façon, la gauche est en train de relativiser toute sa lutte.

Tewfik Allal : La question du voile ne concerne pas seulement les musulmans mais tout le monde, qu’on le veuille ou non. La gauche hérite de la realpolitik pratiquée alors qu’elle était au pouvoir, ce qui signifie adhérer au débat sur le " choc des civilisations ".

Wassyla Tamzali : L’égalité est fondée sur des normes, il ne faut pas l’oublier. Il est faux de dire que l’on peut tout faire partout. L’Europe s’est battue pour cela. Il faut travailler pour ouvrir une route autre que la tragique alternative égorgeurs/tanks militaires, islamistes/Bush.

Tewfik Allal : Une troisième voie doit être implacable sur la question des libertés, qui ne sont pas négociables, en particulier sur l’égalité des droits homme/femme. C’est un socle qui doit rester ferme, sans quoi toutes les autres luttes sont foutues. Ils nous disent que l’égalité hommes/femmes est secondaireŠ Pour nous, qui venons de cette culture, c’est une question centrale du politique. Il faut que la gauche se prononce sur cette question.

Chahla Chafiq : En Iran, nous n’avons pas compris le danger. L’idée du " peuple musulman " est une construction fictive, et en effet, les divisions sont apparues rapidement juste après la révolution. Le " peuple musulman " n’existe pas plus qu’un " peuple catholique ". Tous sont divisés par des rapports de classe, de sexe.