"De même que l'Europe n'est pas la seule affaire des Européens, l'Islam n'est pas la chose exclusive des musulmans".

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La Septième Tribu

par Wassyla Tamzali
Avocate à Alger, ex-directrice du droit des femmes à l’Unesco

Lors d’une négociation pour la paix dans un pays africain en proie à une guerre interethnique, les belligérants se regroupèrent en six clans. Les femmes se présentèrent alors et demandèrent à former un clan. Les hommes leur répondirent qu’elles figuraient déjà dans chacun des autres clans. Elles refusèrent d’être incluses et réparties par appartenance clanique. Elles finirent par faire accepter leurs arguments : elles ont été le septième clan.

Face à un monde où, contre toutes raisons, les élucubrations sur un choc des cultures à venir s’enracinent et renforcent de jour en jour les frontières entre le clan occidental judéo-chrétien et celui du monde arabo-asiatique-islamique, comme ces femmes africaines j’ai choisi d’être du septième clan ou, pour mieux le dire, de la septième tribu.

Celles et ceux qui ont fait ce choix de sortir de l’inclusion communautaire savent que ce mouvement est un mouvement solitaire et qu’il est rendu encore plus difficile par les raisons et les pulsions de solidarité avec sa communauté, auxquelles on n’échappe pas simplement. Pour cela, il a fallu rejeter l’emprise de la peur, de la martyrologie, de la haine de l’autre, et encore de bien d’autres assujettissements, que chaque clan se partage également, et, faut-il l’avouer, à des degrés divers, nombre de ceux de la septième tribu, dont moi, chacun avec son histoire. Cette démarche, le pas de côté que j’ai fait, que nous faisons les uns et les autres ­ une démarche individuelle sans quoi rien n’est possible ­, prend toute sa mesure dès l’instant où nous sommes deux, trois, quatre, cent, mille Ceux qui ont pris l’initiative d’ouvrir à la signature un Manifeste dit " Etre de culture musulmane et contre la misogynie, l’homophobie, et l’antisémitisme " ont fait le premier pas vers la fédération de ces démarches solitaires et singulières et qui prennent ainsi un sens politique. Je suis de ceux qui restent très attachés au politique, et cela d’autant plus que, de tous les effondrements et manques qui marquent mon pays, ma région : liberté, démocratie, bien-être social, hôpital, culture, sécurité physique et sanitaire, échanges avec le monde, espoir, rêve ­, ceux qui concernent le politique sont les plus grands et les plus déterminants car ils entraînent vers le bas ou vers le haut tous les autres. C’est donc pour une raison profonde et ancienne qui s’ancre dans mon histoire algérienne que j’ai signé le Manifeste.

Le Manifeste n’est pas une initiative aussi mince qu’elle pourrait paraître. Il ne répond pas seulement à une situation particulière des populations émigrées, aux jeunes des banlieues, même si ceux-là l’ont largement inspiré. Et même s’ils reviennent sans cesse dans nos préoccupations de mieux nous faire entendre par le " terrain ", ils ne sont que les révélateurs, parfois violents, des maux cachés ou en latence dans les populations émigrées venant des pays arabo-islamiques et dans les populations des pays d’origine tout court.

La femme, le juif et l’homosexuel/le sont la cible de ces jeunes qui veulent en découdre avec la société, mais ils sont encouragés dans cette voie par des groupes, des mouvements, qui ne sont ni jeunes ni marginaux, et soutenus par le consensus mou de leurs sociétés ou/et par des justifications tirées d’une sociologie superficielle. Cela est vrai aussi pour nos pays, de l’autre côté de la Méditerranée, où la seule différence est la conspiration du silence maintenue par tous sur l’homophobie et l’antisémitisme, qui sont des phénomènes sociaux et non des conduites isolées et occasionnelles. Si le juif est pratiquement inexistant de l’autre côté de la Méditerranée, l’injure traditionnelle de " sale juif " ou " sale comme un juif " reste vigoureuse et couramment employée. La question des femmes, par contre, y est largement débattue. Il faut pourtant souligner que la manière de poser la question droits-participation économique est plus restrictive que de parler de misogynie, ce qui implique de penser le problème sous la forme du choc des sexes, ce que peu de militantes font là-bas, et encore moins l’opinion publique.

Que cette occasion de rassembler des démarches singulières soit donnée aujourd’hui n’est pas fortuit. La situation de " guerre des tribus " dans laquelle nous avons sombré a fait sortir de nombreux hommes et femmes de leur réserve vis-à-vis de toute action collective. À ce jour, nous sommes plus de mille à avoir signé le Manifeste.

Tous les jours nous apportent leur comptant d’images, de mots, de pensées, de violences, de morts, qui marquent la victoire d’un camp sur l’autre. Les politiques, les terroristes, les médias, les intellectuels sont chacun à leur mesure, et de leur place, les champions de chacun de ces camps. La haine de l’Occident des uns, la haine de l’Arabe et de l’islam des autres, empoisonnent nos jours dès le matin, le bouton de la radio tourné, le journal déplié. Et on a beau se laver les mains de l’encre fraîche des cadavres, effacer de notre mémoire les propos racistes de tel politique, échanger des bonjours amicaux avec notre voisin de l’autre tribu, sourire à celui qui est de notre ancienne tribu, rien ne les efface. Il nous faut passer le jour avec des papillons de nuit. Tous les attentats sont commis par des musulmans. Accepter la Turquie, c’est changer la nature de l’Europe. Les jeunes filles palestiniennes violées sont transformées en kamikazes. Des ouvriers népalais assassinés, des jeunes femmes italiennes enlevées par les soldats de Dieu. Dans le Darfour, c’est aussi des musulmans qui violent et tuent d’autres musulmans. Pas moins de 40 000 enfants tchétchènes ont été massacrés par les Russes. Ce sont des femmes musulmanes qui ont fait sauter des avions russes. Un vieux religieux, le cheikh Youssef Quaradawi pour ne pas le nommer, affirme qu’il est permis d’un point de vue religieux de tuer des civils. " Le Prophète, qui est un exemple de magnanimité, a ordonné de trancher la gorge à des prisonniers capturés lors de la bataille de Badr ", dit le groupe Ansar al Islam avant d’égorger un jeune Américain devant une caméra. Les pères et les mères des élèves d’Ossétie demandent l’extermination des musulmans. On dit que pas moins de 500 femmes irakiennes ont été tuées par les islamistes, ainsi que 250 professeurs et enseignants : Algérie bis repetita. Un jeune pompiste marocain est achevé à terre par ses agresseurs corses qui veulent " libérer leur terre de cette racaille " . Les fanatiques défenseurs du voile se pavanent dans les ors de la République. Le baiser obscène des mêmes sur le front dégarni de Madani, le leader intégriste responsable de crimes et de viols en Algérie. Et il nous faut continuer la journée avec ce bagage encombrant.

Nous savons que, dorénavant, des limites ont été dépassées. Nous sommes en danger, quelle que soit la distance où nous nous sommes installés par rapport à cette guerre. Et c’est violemment que se pose aujourd’hui la question de nos rapports avec les tribus antiques, celle des Autres, et la nôtre, celle qui nous avait été donnée, affectée par naissance. Mais il n’est pas facile de rompre les amarres. Nous sommes inclus dans cette communauté de musulmans, en notre for intérieur et par le regard de l’autre. Et le paradoxe c’est que nous sommes des inclus et des exclus dans le même temps. Inclus parce que, quels que soient les précautions de langage et le travail de rationalité que nous tentons, chaque fois que l’on entend dire " arabe ", " musulman " nous nous retournons, nous tendons l’oreille. On parle de nous. Exclus car nous avons perdu la bataille, celle de participer, de nourrir ce nous, d’influencer, d’être reconnus comme une part vivante de ce grand tout auquel on appartient. Même vis-à-vis de ceux qui pratiquent, ou disent pratiquer, les mêmes idées que nous, quand ils veulent s’adresser à nous, c’est au nous qui nous exclut qu’ils s’adressent.

Que nous soyons issus de culture musulmane ou de culture musulmane, nous sommes sur le même bateau. Issus de culture musulmane, c’est peu, et c’est pourtant assez pour nous conduire à la lisière de ce choc des cultures. Nous ne pouvons continuer à dire : " Couvrez cette religion que je ne saurais voir. " Ce que certains ont fait en refusant de signer le Manifeste pour la raison qu’ils ne s’identifiaient pas à la culture musulmane. Sans m’identifier à la culture musulmane, j’ai signé sans hésiter le Manifeste.

Comment rompre les amarres ? Car c’est cela qu’il faut faire, et vite, de l’arbre être la pirogue et ébrouer ses racines pour rendre le voyage véloce. Oui, retrouver la vélocité qui nous fera prendre le train de l’aventure humaine. Couvrir les murs de sa chambre de post-it pour rester vigilants : se méfier de cette tenace solidarité apprise dans la lumineuse fraternité de l’époque des libérations ; refuser de taire et de cacher les monstres lovés dans les plis et les replis de ce nous, même si l’autre clan est responsable en partie, même si les projets d’un grand Israël et d’une grande Russie, qui avancent inexorablement, sont le miel dont nos monstres se nourrissent ; faire taire la commisération devant tant d’injustice, car c’est vrai qu’on ne nous aime pas, que les Américains veulent mettre le monde arabe à genoux ­ ils appellent ça la défense du monde libre ­, c’est vrai qu’Israël est assuré de l’impunité et que son but est la destruction de la Palestine. Il n’est pas idiot de penser que cette guerre globale dans laquelle nous sommes plongés aura pour résultat la disparition de la Palestine. C’est vrai que l’autre clan tient la Turquie en suspicion parce que musulmane. C’est vrai que l’Occident qui nous a appris les droits de l’homme et l’universalité est incapable de les penser au-delà de l’Oural et de la Méditerranée.

Mais il faut cesser de se réfugier dans les fautes de l’autre, même si elles sont réelles, pour notre propre intérêt. Il faut sortir de ce regard de l’autre pour qui nous sommes " un " comme nous l’a appris Frantz Fanon. Il faut penser à nous, penser sur nous. Ce que nous avons à faire n’est pas le problème des Occidentaux, c’est le nôtre. Nous devons nous réconcilier avec cette part de nous qui est salie aujourd’hui par les assassins, les violeurs, les kidnappeurs. Cette part de nous qui est humiliée par nos dirigeants corrompus, tyranniques, veules devant la force occidentale, impitoyables devant leurs citoyens, incultes. Incompétents. Absents de la scène politique. Si absents qu’ils livrent notre avenir à des illuminés, des illuminés qui sortent de leurs écoles. Et pire encore, si absents que ceux qui nourrissent le rêve de nous éliminer, de nous soumettre, sont les seuls maîtres du jeu, et sont de plus en plus fous. En politique internationale, il n’y a qu’un régulateur : le rapport de force. Et pour cela les dénoncer haut et fort. Ne plus accepter que ceux-là parlent en notre nom, retrouver notre libre arbitre.

Le Manifeste n’est pas une mince affaire. Il requiert de toutes et de tous, ceux de, et ceux issus de culture musulmane, un effort sur soi, contre soi, et contre son histoire. C’est à un exercice de liberté qu’il nous convie. Exercice difficile pour celles et ceux qui ont grandi dans le carcan des luttes de libération où tous les efforts de la pensée ont été tendus vers le rejet de l’autre, la construction de sa différence avec l’autre, l’inclusion dans le nous à titre individuel et personnel et à titre politique (d’où la fortune du mot " front " : Front de libération nationale, Front des forces socialistes, Front islamique du salut). Le ressentiment et la solidarité mécanique et inconditionnelle de tous les membres de la communauté ont été les dictats de ces périodes, marginalisant loin derrière elle les idées de liberté, d’égalité et de fraternité apprises dans les livres de l’ennemi. Le chemin qui va de la libération à la liberté est long, difficile et tortueux. Car c’est de liberté qu’il s’agit.

Liberté de pouvoir accepter, à travers la reconnaissance de l’égalité des droits hommes-femmes, du choix sexuel de l’homosexuel/le, que l’homme et la masculinité ne sont pas le paradigme absolu. Colossal pour nos sociétés qui font de ce paradigme le seul référent politique partagé par tous et, parfois, souvent par toutes. Sinon, comment expliquer l’attachement forcené des hommes arabes à la soumission des femmes et à l’emblématique polygamie. L’homme arabe ne connaît comme gouvernance sociale, comme règle de conduite, comme politique, le politique, que son pouvoir sur ses femmes.