L’islam à l’épreuve de l’Occident

par Jocelyn Cesari

Editions La Découverte


Chronique écrite par Sophie Bessis

La sociologue française Jocelyne Cesari a une thèse : les populations musulmanes installées en Occident sont en voie de modernisation beaucoup plus rapide qu’on ne le croit. Une « modernité musulmane » est en train d’ émerger dans tous les pays occidentaux où l’immigration d’origine arabo-musulmane a été importante, et cette conversion à la modernité ne demande qu’à se poursuivre, à condition que l’islam cesse d’être essentialisé et stigmatisé par les opinions publiques et une partie des élites occidentales, comme c’est encore trop souvent le cas. L’auteur déplore en effet le poids du méta-discours occidental sur l’islam, à la fois héritier d’une longue histoire de conflits et de colonisation, et de la confusion actuelle entre ethnicité, islam et pauvreté.

Pour étayer sa thèse, Jocelyne Cesari - qui enseigne depuis plusieurs années à Harvard tout en animant le Groupe de sociologie des religions et de la laïcité au CNRS - s’appuie sur une solide documentation et des enquêtes menées dans la plupart des pays d’Europe occidentale et aux Etats-Unis. Ses nombreuses interviews de représentants des communautés et de membres des élites lui permettent d’esquisser une typologie des différents types de leaders musulmans - bureaucratiques, paroissiaux, transnationaux, prédicateurs - et d’en tracer quelques portraits-robots qui permettent de saisir la diversité et la complexité de leurs trajectoires.

Non seulement les communautés musulmanes se séculariseraient et connaissent un rapide processus d’individuation du fait de leur intégration - trop lente mais réelle tout de même - dans les pays d’accueil, mais leur islam lui-même connaîtrait un important renouveau de la pensée, marqué par la prise en compte du contexte séculier dans lequel il s’inscrit et de quelques questions centrales des débats contemporains, comme celle des droits de l’ homme. L’auteur confirme en somme, - à la suite de plusieurs analystes et de représentants des communautés musulmanes elles- mêmes - l’émergence d’un islam occidental qui se différencierait de plus en plus des lectures et des pratiques de l’islam dominantes dans les pays d’origine.

Cette conviction, justifiée par un important travail de terrain, n’empêche pas l’auteur de prendre en compte les dérives identitaro-religieuses d’une partie de ces communautés, de la « tentation séparatiste » du mouvement américain Nation of Islam, né dans les années trente, à diverses manifestations des « identités réactives » dans plusieurs pays occidentaux. Elle tente ainsi une description de « la communauté absolutisée des puritains et des radicaux de l’islam », caractérisée par une véritable «  théologie de l’intolérance » et un attrait mortifère pour « la théologie de la haine ». Mais, ajoute-t-elle, « on se tromperait lourdement en réduisant l’ensemble de l’islam d’Occident à ces postures radicales, absolument minoritaires ».

La thèse de Jocelyne Cesari est à bien des égards convaincante. Des deux côtés de l’Atlantique, les manifestations de cette sécularisation sont légion. Et l’on peut observer la croissance de classes moyennes d’origines musulmanes qui, sans abandonner leur religion et une partie de leur héritage culturel, se sont fondues dans les sociétés d’accueil. On peut cependant reprocher à l’auteur une trop grande généralité de son propos, lui faisant oublier que tous les musulmans installés en Occident ne viennent ni des mêmes régions, ni des mêmes cultures. Le recours - pour qualifier un monde musulman aussi divers qu’hétérogène - à l’expression « population mondiale de culture musulmane » apparaît bien réducteur. Une meilleure prise en compte des différentes origines géographiques des élites issues de l’ immigration lui aurait pourtant permis des analyses plus fines. On peut ainsi se demander pourquoi l’écrasante majorité des réformateurs religieux comme des défenseurs séculiers de la modernité est originaire des pays du Maghreb. L’auteur ne se penche pas non plus sur l’influence des pays d’ origine et de leurs penseurs sur les communautés musulmanes d’Occident et leurs élites. Une telle plongée eût certainement été fort instructive.

Dans un autre registre, on peut également regretter qu’elle ait partiellement négligé les débats qui agitent l’ensemble des pays arabes et une partie non négligeable du reste du monde musulman sur la question de la modernité. D’abord en prenant le parti d’écarter de son analyse les penseurs et des leaders d’opinion qui continuent d’y résider, et en faisant l’impasse sur l’influence que peuvent avoir - en retour- les immigrés sur leurs pays d ’origine. Influences aussi bien positives - leurs pratiques sociales étant en général plus libérales -, que négatives - les dérives puritaines étant souvent plus radicales parmi les populations immigrées. Peut-être trop influencée par les réformateurs musulmans, dont certains ont à vrai dire le réformisme bien timide, elle évoque d’ailleurs les « excès » de la modernité, sans prendre toujours la distance nécessaire avec les propos qu’ elle a recueillis. En fait, ce sont uniquement les réformateurs - ou ceux qui se considèrent comme tels - se réclamant de l’islam qui font l’objet de cette étude. On peut regretter cette limite, dans la mesure où elle rétrécit le regard porté par l’auteur sur les communautés immigrées, d’abord caractérisées par leur diversité.

L’ouvrage de Jocelyne Cesari n’en est pas moins un livre pionnier. L’ abondance et la rigueur de ses données en font un outil précieux pour tous ceux qui s’intéressent à ces communautés représentant désormais un élément incournable des populations occidentales. Et il faut espérer qu’elle suscitera d’autres vocations sociologiques dans ce champ de la recherche encore à peine exploré.