5. Réponse aux « indigènes de la république »

par Brigitte Allal

Que le colonialisme ait été un phénomène structurel de l’histoire du régime républicain français, on peut le penser. Mais il faut alors penser que l’exclusion des femmes en était un aussi. Elles sont toutes des filles ou petites-filles d’exclues de la république. Les auteurs de l’« appel des indigènes de la république » seraient sans doute prêts à considérer comme sexiste la loi de 1945 autorisant les femmes à voter, parce qu’une loi sexiste selon leurs définitions est une loi qui ne s’adresse qu’aux femmes : ne sont-elles pas victimes d’être obligées de renoncer, en allant au bureau de vote, à leur authenticité féminine, à leur nature de femmes, comme on le disait alors ? D’être assimilées aux hommes, comme les jeunes élèves voilées sont obligées d’être assimilées, à l’école, à des élèves « gauloises » ? Car il y a plus indigène que l’indigène, c’est sa femme. Et si beaucoup n’y pensent pas, c’est parce que cette question ne fait pas partie pour eux d’une pensée politique. Si c’était le cas, ils se poseraient la question de la signification du voile. Parmi les « femmes indigènes », il y a aussi et surtout celles qui refusent de porter le voile, de faire le ramadan, ou d’accepter un mari imposé. Elles sont aussi authentiquement « issues des colonies et de l’immigration post-coloniale », aussi authentiquement de culture musulmane, et française, que celles qui veulent le porter et qui souvent, nous vous l’accordons, savent ce qu’elles font. Ces « indigènes »-là se réjouissent d’être les citoyennes d’une république laïque et de ne pas être soumises à des dictatures et à des codes de statut personnel dictés par la charia, comme le sont parfois les femmes de leurs pays d’origine, dont elles sont solidaires. Et voilà que dans cet appel elles deviennent brusquement des agents de la pensée bushienne, « frauduleusement camouflée sous les drapeaux de la laïcité, de la citoyenneté et du féminisme » ! Elles sont pourtant les premières à combattre les discriminations et à faire un certain nombre de constats : oui, la réalité de la République connaît le parcage des harkis, la non-reconnaissance des combattants immigrés des deux guerres et, pour les générations actuelles, les contrôles au faciès, les discriminations à l’embauche, au logement, les humiliations quotidiennes, oui, les immigrés issus des colonies sont les premières victimes de l’exclusion sociale et de la précarisation - avec les femmes, même « autochtones ». Sans oublier non plus les vagues d’immigration précédentes, des Polonais, des Italiens de Lorraine dans les années 50, logés dans les baraquements des cités de transit, prêtes ensuite pour les harkis. Oui la France a été un État colonial, et il faut revenir sur ce que Le Cour Grandmaison appelait récemment dans « le Monde » du 1er février 2005 un « négationnisme du colonialisme ». Mais l’assimilation entre des séquelles coloniales et un régime colonial, entre un imaginaire colonial et une colonisation, entre le fonctionnement des lois et le contenu des lois, n’est pas indifférente : elle signe le mode populiste choisi. Qu’en espérer ? Une révolution, une lutte armée contre les institutions, avec lesquelles, dit l’Appel, il faut en finir, parce qu’elles « ramènent les populations issues de la colonisation à un statut de sous-humanité » ? La sous-humanité a été instituée au cours de l’histoire, et de plusieurs façons. Et c’est précisément parce qu’elle l’a été dans le cadre républicain, et qu’elle est aussi au cœur de certaines idéologies islamistes et d’extrême-droite, qu’on ne peut se satisfaire de métaphores. S’imagine-t-on provoquer une revisitation de l’histoire coloniale, qui est si nécessaire, par un mime, un calque du passé sur le présent et sur l’avenir ? Ce mode populiste mélange indistinctement discriminations à l’embauche, au logement, à l’école, à la santé, alors que, comme le dit Leïla Sebbar, « ce ne sont pas les institutions républicaines qui sont les premières responsables des discriminations, les grands corps de l’État, mais plutôt les secteurs incontrôlés de la société ». Ceux qui se lamentaient hier de ce qu’une loi « raciste » contre le voile risquait d’envoyer des filles dans les écoles confessionnelles, veulent-ils maintenant envoyer dans ces mêmes écoles toutes les filles et fils d’immigrés, sous prétexte que l’école publique française est coloniale et raciste ? Ils s’indignent de ce que les codes de statut personnel soient appliqués colonialement aux femmes issues de l’immigration, mais savent-ils qu’il s’agit là d’une conséquence d’accords bilatéraux, et que ce sont les mêmes (à savoir les courants islamistes) qui dans les pays d’origine défendent ces statuts personnels infériorisants pour les femmes, et voudraient toutes les voiler ? Ces indignés, les a-t-on jamais vu combattre les statuts personnels aux côtés de celles qui le font ici et sur l’autre bord de la Méditerranée ? Nous nous préoccupons, non de la nostalgie que les auteurs de cet Appel manifestent de leurs combats d’antan et de leur jeunesse qui y était associée, mais des impasses auxquelles ils conduisent les jeunes actuellement, en leur disant qu’ils sont colonisés : ils aggravent leurs contradictions, douloureusement vécues ; ils jouent sur leurs ressentiments comme le font des tenants d’un islam politique, avec lequel ils n’hésitent pas à s’allier ; contrairement à Bourdieu qui engageait les filles et garçons des quartiers à lire, ils les engagent à assimiler les professeurs qui les font lire à des flics ; ils les empêchent de réfléchir aux facteurs réels des discriminations et de la situation parfois désastreuse qu’ils vivent, et de trouver des armes pour les combattre ; ils reproduisent, de fait, ce qui a été le véritable héritage colonial de la République, à savoir l’incurie à penser l’accueil des pères et des mères, au nom d’une intégration qui se ferait par les enfants : on disait à ces enfants « Vous remplacerez vos parents », et ils leur disent « Remplacez-les, vous êtes comme eux ». Or être « issu de », c’est précisément ne pas être « comme ». Derrière le caractère à la fois caricatural et approximatif de cet Appel (sensible aussi dans le slogan final de soutien aux « peuples qui luttent pour leur émancipation, de l’Afrique à la Palestine, de l’Irak à la Tchétchénie, des Caraïbes à l’Amérique latine », qui soutient-on : l’Autorité palestinienne ou le Hamas ? Le mouvement de libération des femmes irakiennes, les islamistes, ou les baassistes ?), qui se veut une provocation, un pavé dans la mare, un moyen d’exhumer un héritage colonial pesant (« La fin justifie les moyens »), il y a tous les ingrédients nécessaires pour rendre cette exhumation impossible, pour la piéger et amener les uns et les autres à « jeter le bébé avec l’eau du bain ».