25. Mise au point sur le Manifeste

par Brigitte Allal, Tewfik Allal

Imaginons une pièce de théâtre où la même phrase, dite par une série de personnages différents, prendrait des sens totalement opposés. Le plus important serait, non le contenu de la phrase, mais le point de vue de celui qui la dit. Par exemple, " Je lutte contre le racisme " pourrait vouloir dire " Je suis pour l¹acceptation du voile à l’école ", " Je suis pour la loi contre les signes religieux qui désignent une communauté ", " Je suis contre l’antisémitisme ", " Je suis contre le ’lobby juif’ ", " Je suis pro-israélien ", " Je suis pro-palestinien ", etc.

C’est dans ce type de situation politique que nous sommes actuellement. Ce qui caractérise cette situation, c’est qu’elle rend très difficile l’échange, qu’elle paralyse l’exercice de la pensée, et qu’elle favorise le règne de la rumeur et du soupçon : ainsi, les signataires du Manifeste ont été considérés successivement comme des agents du Mossad, des suppôts de Bernard-Henri Lévy, des éradicateurs algériens, des vendus au PS, des faux musulmans, des faux Arabes, des suiveurs de la mode, etc.

Que faire ? Revenir à des principes fermes et rendre à la parole son sens actif :

1) Il y a, dans les pays arabes comme en France, une opinion éclairée qui est pour l’égalité des sexes et s’oppose donc à certains statuts personnels, discriminatoires pour la femme. Ce faisant, ils combattent l’islamisme politique qui, partout où il s’est développé, a imposé le voile aux femmes et les a assignées au foyer, à la production d’enfants et à la sauvegarde de l’honneur familial. Nous pensons, avec des femmes marocaines, algériennes, tunisiennes, africaines, palestiniennes, iraniennes, turques, etc., et avec un bon nombre d’hommes de ces mêmes pays, que les femmes ont mieux à faire.

2) Une répression souvent féroce pèse sur les homosexuel(le)s dans les pays arabes, et, dans les bandes des quartiers en France, il n’est pas bon de se dire homosexuel. En Égypte, les 52 personnes qui ont été raflées sur le Queen Boat, présumées homosexuelles et accusées d’appartenir à une secte blasphémant l’islam et pratiquant la sodomie (l’homosexualité n’étant pas explicitement interdite par la loi), sont déférées devant la Cour de sûreté de l’État, juridiction d’exception. Là encore, il s’agit d’une concession faite par le pouvoir à l’islamisme politique : les législatives de 2000 ont vu les islamistes entrer au Parlement et devenir la première force d’opposition du pays (cf. Libération du 4 février 2003). En France, également, dans les discours du Parti des musulmans de France, on retrouve cette haine des homosexuels, comme on a pu la voir dans le passé au sein du parti nazi (" le triangle rose "). Nous considérons que la reconnaissance des choix sexuels est une liberté fondamentale, et nous la défendons.

3) Nous constatons en France une recrudescence d’actes antisémites, et voyons se développer dans la jeunesse des propos nouveaux contre les juifs. Là encore, c’est l’islamisme politique qui attise les haines et souffle sur les braises du conflit israélo-palestinien. Il joue, comme il l’a fait pour les femmes et les homosexuels, sur les pesanteurs des sociétés d’origine, et y trouve un terreau pour se développer. En Égypte, une série télé à succès, Horseman without a Hourse, déclinait en 2002 son programme antisémite qui défendait l’idée d’une conspiration juive d’ordre mondial, inspirée du Protocole des sages de Sion. Nous le savons, pourquoi ne le dirions-nous pas ? De grandes voix, venant de Palestine, d’Algérie, de Tunisie, d’Égypte, de Syrie récemment, l’ont dénoncé à maintes reprises, pourquoi ne le ferions-nous pas ?

Edward Saïd, lors d’un appel contre la tenue d’une conférence négationniste à Beyrouth, en 2001, disait dans le Monde diplomatique d’août 1998 : " La thèse selon laquelle l’Holocauste ne serait qu’une fabrication des sionistes circule ici et là de manière inacceptable. Pourquoi attendons-nous du monde entier qu’il prenne conscience de nos souffrances en tant qu’Arabes si nous ne sommes pas en mesure de prendre conscience de celles des autres, quand bien même il s’agit de nos oppresseurs, et si nous nous révélons incapables de traiter avec les faits dès lors qu’ils dérangent la vision simpliste d’intellectuels ’bien-pensants’ qui refusent de voir le lien qui existe entre l’Holocauste et Israël ? " En 1991 déjà, Mohammed Harbi dénonçait, dans l’Islamisme dans tous ses états, " l’antisémitisme scandaleux des mouvements intégristes ". L’Egyptien Oussama Al-Baz écrivait dans Al-Ahram des 23, 24 et 25 décembre 2002 : " Chacun d’entre nous doit bien comprendre que quand il s’attaque aux juifs en tant que race ou peuple ­ se faisant ainsi l’avocat d’une approche inhumaine et raciste ­ il porte atteinte à l’intérêt de la nation ", ou " Ceux qui critiquent Israël n’ont pas besoin d’avoir recours à des propos antisémites pour dénoncer sa politique " (cité dans le Monde diplomatique de mai 2004). Et, enfin, Ali Al-Tassi, jeune universitaire syrien (cf. le Monde du 16-17 mai 2004), parle de sa honte devant le fait que " la décapitation de Nicholas Berg ait été commise par un groupe ultraminoritaire au nom des Arabes et des musulmans " : " Le comportement de l’armée américaine est une ignominie qui traduit un irrespect total de toute une culture et de sa relation au corps. Mais la presse et le Congrès américains font, eux, un travail de mémoire et de conscience. Nous devons nous aussi réagir à ce qui se fait en notre nom et au nom d’une interprétation archaïque et erronée de l’islam. Il est insupportable qu’un verset du Coran soit récité avant la décapitation d’un otage. " Notre position est donc de combattre l’idéologie de l’islamisme politique qui, sous couvert de critiquer la politique d’Israël, répand des propos antisémites. Nous savons qu’il y a des courants très contradictoires chez les juifs, que certains jouent de l’antisémitisme pour fausser le débat sur la politique israélienne, comme le dit clairement le collectif " Une autre voix juive ", que les positions du CRIF sont largement et publiquement critiquées, par Esther Benbassa par exemple. Et nous avons des liens à créer avec ceux qui remettent en cause cette instrumentalisation, condamnent la politique de Sharon, militent pour le retrait des Territoires occupés et l’existence de deux peuples-deux États, et sont proches de nos positions, comme " La Paix maintenant ".

Ceux qui sont incapables de voir ces différences tombent dans le piège du discours islamiste : " Les juifs, les sionistes, etc., etc., etc., et nous, les victimes ". Nous considérons qu’il est temps de sortir d’un discours inlassablement répété et victimaire : " La victimisation par les seules forces extérieures ne peut que détourner l’attention des causes internes et perpétuer la position passive qui caractérise la posture de l’humilié, en tant qu’il reste de tout son être rivé à sa propre débâcle sans échappée possible. " (Fethi Benslama, le Monde du 28 novembre 2001).

Ce discours victimaire ­ séquelle du colonialisme, pour les uns, et de l’anticolonialisme, pour les autres ­ se nourrit d’anti-occidentalisme, et c’est le fonds de commerce de l’islamisme politique, que nous avons d’une façon ou d’une autre produit.

Nous ne faisons pas dans le Manifeste un état du monde, nous balayons devant notre porte. Cela ne nous empêche absolument pas de condamner avec la plus grande vigueur la politique américaine en Irak, ou la politique israélienne en Palestine, pas plus que cela ne nous empêche de constater que nous et nos enfants sommes victimes, en France, de racismes et de discriminations devant lesquels nous n’avons pas l’intention de nous laisser faire, et nous attendons de tous les gens de progrès qu’ils nous soutiennent dans ce combat. Mais nous refusons de jouer à " qui est plus victime ", et s’il y a des actes antisémites, d’où qu’ils viennent, nous les dénoncerons comme tels.

Nous refusons aussi qu’au nom de l’anti-impérialisme ou de l’anticolonialisme, ce combat s’accompagne d’un aveuglement sur le caractère fascisant de l’islamisme politique et sur les impasses dans lesquelles il conduit la jeunesse, à qui nous disons : La liberté à laquelle vous aspirez est aussi celle à laquelle nous aspirons ; son exigence est à l’¦uvre dans les pays d’où viennent vos parents, soutenue par des femmes et des hommes qui parlent leur langue.

" Le monde musulman est aujourd’hui prisonnier. Non de l’Occident, mais des ravisseurs islamistes qui se battent pour garder fermé un monde qu’un tout petit nombre tente de déverrouiller. La majorité demeurant silencieuse, c’est un rude combat qui nous attend. Mais au final ­ en tout cas tel est notre souhait ­, quelqu’un finira bien par abattre un jour la porte de cette geôle. " (Salman Rushdie, Libération du 29 novembre 2002).